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Nr. 00272- Nov. 18th, 2025 – Weekly Newspaper devoted to Science & Technology in Africa ** Pour la promotion de l'esprit scientifique en Afrique

„Barcelone ou la mort“: Une analyse linguistique du contexte migratoire au Sénégal

Le Sénégal qui est réputé pour sa tradition d´hospitalité appelée la «Téranga» est devenu «une terre d´émigrations».[1] Selon les statistiques de l´Organisation de Coopération et de Développement Économiques (OCDE), 59.578 Sénégalais vivaient en Espagne en 2009.[2] Lorsqu´on prend en considération le nombre des migrants clandestins de l´Afrique subsaharienne sur le plan intercontinental, force est de constater que le Sénégal regorge une grande part. Un article numérique de BBC News estimait que les Sénégalais constituaient plus de la moitie des 26.000 clandestins arrivés en 2006 aux Îles Canaries.[3] Les migrations qui sont aussi vieilles que l´existence de l´homme sur terre, ont trouvé au cours de l´histoire différentes formes et constellations. De telles mutations créent de dynamismes nouveaux qui se manifestent dans la création des nouveaux mots, métaphores et connotations tant dans les langues du pays d´accueil que dans celles du pays d´origine. Au Sénégal, on peut dresser une longue liste de néologismes et de mots ayant subi un changement de sens à la fin des années 1990, influencés par le dynamisme des mouvements migratoires en direction de l´Europe et de l´Amérique du Nord.

“Barcelone ou la mort” (“Barça ou Barsax”)[4] est le terme au Sénégal qui traduit la détermination des jeunes candidats à l´émigration clandestine, prêts à se jeter dans ce «ventre de l´Atlantique» si bien décrit par Fatou DIOME dans son roman Le Ventre de l´Atlantique (2003). Ces jeunes pour qui la situation difficile et la misère au pays natal sont devenues insupportables, voire infernales, voient en l´émigration la seule planche de salut. “Barsax” qui signifie en Arabe la “mort”, illustre sans ambages le chômage, la misère criarde, l´injustice, le manque de perspectives et d´accès aux soins et à l´éducation qui constituent de principaux facteurs push des migrations intercontinentales. Un voyage qui trouve de plus en plus une connotation négative dans la presse sénégalaise et est peint comme étant «le voyage vers la mort».[5]

“Mbeuk-mi” qui veut dire en Wolof “plonger” et “Mbeukeu” qui signifie un voyage vers l´inconnu sont des métaphores de l´eau et du voyage à travers un chemin plein d´embûches et à l´avenir incertain. Poussés par le désespoir et galvanisés par l´espoir de réussir de l´autre côté de l´Atlantique, les candidats à l´émigration clandestine mettent tout en jeu, conscients du danger de leur entreprises qu´ils désignent désormais comme étant une “guerre sainte”.

Le mot “Djihad” que beaucoup définissent sans référence à son origine comme étant une guerre sainte pour une cause religieuse musulmane est de nos jours plus ou moins banalisé dans le vocabulaire migratoire et connote non seulement une «guerre» légitime et justifiée contre la faim et la misère, mais aussi un sacrifice personnel pour l´accès au bien être et au développement que l´on pense ne trouver qu´en Occident. Toutefois, ce mot renvoie aussi au caractère hostile du processus migratoire et aux confrontations avec la police de frontière tant dans les pays de transit en Afrique du Nord que dans les pays d´accueil en Europe.

Les «Cayucos» sont des bateaux des pêcheurs au Sénégal utilisés aussi par les passeurs comme moyen de transport de clandestins pour la traversée de la Méditerranée.

“Réussir ici au pays”: C´est la réponse des candidats á l´immigration clandestine revenus au pays ou rapatriés et qui ont décidé de ne plus tenter l´aventure. Ainsi, ils prennent leur courage à deux mains pour envisager de nouvelles perspectives au pays et font des témoignages[6] pour dissuader les futurs candidats de ladite aventure. Ils démontrent par leur abnégation qu´il est possible de vivre et de réussir au Sénégal. La presse y joue un rôle très important, en présentant des rapatriés qui ont réussi sur place. Une telle stratégie vise à déconstruire l´image “Eldorado” de l´Europe longtemps propagée par les medias, l´industrie de la culture et du cinéma ainsi que les expatriés qui vendent pendant leurs vacances au pays une illusion d´une Europe où tout n´est que bonheur.

“Modou modou” désigne les Sénégalais sans aucune formation vivant à l´étranger et qui exercent généralement les métiers dans le secteur informel surtout dans le domaine du commerce ambulant et bien d´autres secteurs précaires aux salaires dérisoires. Beaucoup ayant laissé femme et enfants au Sénégal, travaillent difficilement et envoient régulièrement de l´argent à leur famille.

“Fatou fatou”: «C´est le nom qu´on donne aux Sénégalaises vivant en Europe avec un statut socio-économique autre que celui d´étudiante», définit ainsi Blaik RAMA K. dans un article du journal Le Témoin titré «Émigration sénégalaise, version féminine: Le calvaire des «Fatou-Fatou». Cet article révèle la situation précaire de ces femmes sénégalaises en France qui y vivent souvent sans permis de séjour, mal logées et exposées à la promiscuité et à la prostitution. En outre, elles ont difficilement accès aux soins de santé et à la formation, exercent des boulots aux salaires dérisoires. Bref, leur situation fragile ressemble à un cercle vicieux. A cause de ce statut fragile, elles (de même que “Modou modou”) vont rarement en vacances au pays et faute de moyens financiers, elles ne peuvent pas offrir du “Séricé”.

“Le Séricé” (prononcé sérétié) est le terme qui désigne le cadeau que l’expatrié doit apporter à sa famille, ses proches et les voisins lorsqu´il est en vacances au pays. Ce cadeau qui à l´origine symbolisait la solidarité africaine est devenu au fil des ans un véritable fardeau pour les “Modou modou” et les “Fatou fatou” qui faute de moyens financiers suffisants, préfèrent jouer aux prolongations à l´étranger pendant des décennies que de perdre la face en retournant sans cadeaux pour être taxés d´ingrats et de ratés.

Loin des changements linguistiques et des néologismes, il faut aussi noter l´utilisation croissante d´un vocabulaire militaire et des métaphores proches aux catastrophes naturelles. Dans un article de Walfadjri du 22 juin 2006, l´auteur I.K. WADE parle de «l´avalanche d´émigrés clandestins qui a débarqué sur les côtes Canaries depuis le début de l´année 2006».


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[1] MBAYE, dans: Le Soleil, 22 octobre 1990.

[2] OCDE StatExtracts, Online Datenbank, http://stats.oecd.org/Index.aspx?datasetcode=MIG, consulté en janvier 2012.

[3] Source: BBC News 11 Octobre 2006, http://news.bbc.co.uk/1/hi/world/africa/6039624.stm (23 mars  2009).

[4] Sud Quotidien, 26 Mai 2006.

[5] FAYE, dans: Sud Quotidien du 26 Mai 2006.

[6] Exemple dans: Walfadjri 11 Février 2003.

 

Photo: Abdoulaye Touré, Dakar

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Auteur:
© Florence Tsagué A.
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