Africa & Science – Afrika & Wissenschaft – Afrique & Science

Nr. 00272- Nov. 18th, 2025 – Weekly Newspaper devoted to Science & Technology in Africa ** Pour la promotion de l'esprit scientifique en Afrique

Le cas des États ayant conservé la monnaie coloniale: Les États de la zone CFA

Parmi les États ayant choisi de conserver les monnaies héritée de la colonisation figurent notamment les anciennes colonies françaises et le Rwanda (qui fut sous administration belge). Tous utilisent le «Franc», monnaie léguée par le pouvoir colonial. Les territoires jadis sous administration de la France ont hérité du «Franc CFA», et le Rwanda du «Franc rwandais», monnaie dérivée du «Franc congolais». Dans les ligne qui suivent, en rapport avec le sort des États de la zone CFA, nous ne présenterons que le cas du Congo-Brazzaville.

Extrait de:
Jamfa C. Moïse Léonard, « Comment comprendre la «crise» de l’Etat postcolonial en Afrique? Un essai d’explication structurelle à partir des cas de l’Angola, du Congo-Brazzaville, du Congo-Kinshasa, du Liberia et du Rwanda »
Peter Lang, Bern, Berlin, Bruxelles, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Wien, 2005. XII, 460 pages,  ISBN 978-3-03910-689-9

 

Le Congo-Brazzaville: un cas de recolonisation par la monnaie?

Au Congo-Brazzaville, la monnaie officielle est le «Franc Cfa», c’est-à-dire le Franc de la «Confédération Financière d’Afrique». Cette monnaie date de 1945. Elle est donc de création coloniale. Comme déjà indiqué plus haut2, la création de cette monnaie répond aux objectifs de «mise en valeur» de la colonie, et s’inscrit en droite ligne du «pacte colonial». Sa parité n’a aucun rapport avec le niveau de développement du marché local.

Avant 1960, l’émission et le contrôle de la parité du Franc Cfa sont assurés par la Banque de France. Dans le contexte post colonial, une institution d’émission propre aux ex-colonies françaises est mise en place: la Banque des Etats d’Afrique Centrale (BEAC) pour les Etats de l’ex-Afrique Equatoriale Française (AEF)3. Le Congo-Brazzaville fait donc partie de cette fédération financière qui unit toutes les anciennes colonies françaises d’Afrique centrale autour d’une monnaie commune, le Franc Cfa4.

Le Congo-Brazzaville accède donc à l’indépendance ayant dans sa trousse une monnaie qui lui est imposée. La fixation de la parité de cette monnaie n’est pas une décision des experts congolais. Les mécanismes de son fonctionnement sont d’origine coloniale. Le Franc Cfa est arrimé au Franc français par une parité fixe5. La garantie de la convertibilité du Franc Cfa avec les monnaies étrangères est assurée par la Banque de France conformément à la convention de coopération monétaire. Mais en retour, le Congo-Brazzaville (comme l’ensemble des Etats membres de la zone franc) devrait déposer 65% de ses avoirs en devises dans un compte ouvert auprès du Trésor français. Ce compte, dit «compte d’opérations», est géré par le Trésor français qui assure par ailleurs la police monétaire de la zone6.

Cette convention de coopération monétaire entre la France et ses anciennes colonies, dont le Congo-Brazzaville, présente de graves atteintes au principe de la souveraineté des Etats en matière économique et financière. Car les Etats de la zone franc ne peuvent prendre de décision sans accord de la France. Conformément aux statuts des trois banques centrales de la zone7, les administrateurs français siègent de droit au Conseil d’Adminis­tration et ont pouvoir de délibération. La France s’assure ainsi le pouvoir de bloquer toute décision monétaire jugée incompatible avec ses intérêts. Pour ce qui est de la BEAC dont le Congo-Brazzaville est membre, l’article 3 des statuts autorise la présence de 3 administrateurs français sur les treize que compte le Conseil.

Outre la perte de la souveraineté des Etats membres de la zone franc dans la définition de leur politique monétaire, le Franc Cfa dans sa valeur actuelle est un obstacle majeur au développement du commerce régional. En effet, la surévaluation de cette monnaie par rapport aux autres monnaies du Sud limite la compétitivité des produits «made in zone franc» dans la sous-région, et les condamne à n’être vendus que dans les Etats du nord. Pour preuve, entre 1990 et 2000, le Congo-Brazzaville a plus échangé avec les Etats du nord qu’avec ceux de la zone franc. En effet, 60,3% de ses importations sont venues de l’Union Européenne, contre 2,8% seulement pour la zone franc d’Afrique. Pour ce qui est de ses exportations, elles ont été destinées prioritairement à l’Union Européenne (36,5%), par rapport à la zone Cfa (0,2%)8.

Toutefois, il est important de noter que la faiblesse des échanges de la zone franc s’accompagne de la limitation de la convertibilité entre leur monnaie. En effet, si les accords de coopération économique et financière entre la France et ses anciennes colonies prévoient entre autres avantages, la garantie de la libre convertibilité de la monnaie Franc Cfa et la stabilité de la parité avec le Franc Français, la libre convertibilité entre les monnaies de la zone franc est plutôt limitée. Car, les Francs Cfa émis par la BEAC par exemple ne sont pas automatiquement rachetés par la BCEAO, et vice-versa. Les deux banques centrales ont suspendu depuis 1993 les opérations de rachat des billets en circulation hors de leur zone respective d’émission. Ce qui est tout de même un obstacle majeur au développement du commerce régional en Afrique.

La perte du contrôle de la monnaie empêche également le Congo-Brazzaville (comme tous les Etats membres de la zone franc d’ailleurs), de pouvoir user de l’outil monétaire dans la définition de sa politique économique. Par exemple, la théorie économique est constante sur le fait qu’un Etat puisse jouer sur l’instrument «monnaie» dans le cadre d’un programme de redressement économique, les programmes de lutte contre l’inflation par exemple9. Or, pour les Etats membres de la zone franc, cette possibilité ne leur est pas donnée par la convention de coopération monétaire avec l’ancienne métropole. Seule la France a le pouvoir de décider de la parité de la monnaie, et peut unilatéralement la dévaluer si les avoirs extérieurs des Etats membres de la zone franc ne sont pas en mesure de combler les déficits du compte d’opérations. C’est ce qui s’est d’ailleurs produit en janvier 1994 quand le gouvernement français a décidé de la dévaluation du Franc Cfa de 50%. A l’issue de cette dévaluation le compte d’opérations qui était déficitaire s’améliore de 11 milliards FF. Par contre, les Etats africains dont le Congo, connaissent de graves difficultés liées aux importations des produits venant des Etats développés (les Etats de l’Union Européenne en l’occurrence) d’une part, et d’autre part au financement de la dette extérieure généralement contractée en devises10.

Dans le cadre de cette politique de mise en dépendance par la monnaie, le passage à l’Euro n’apporte aucun changement au schéma initial. Car, comme le précise Arnaud Zacharie,

l’Union Européenne, en héritant des accords franco-africains, a juridiquement toute liberté de modifier selon ses intérêts la parité entre le franc Cfa et l’Euro11.

En plus, c’est l’UE qui intervient au nom des Etats africains sur le marché international des devises pour défendre la monnaie. En clair, il y a effacement des Etats de zone franc d’Afrique sur le marché des changes, exactement comme ce fut le cas à l’époque coloniale.

L’autre effet pervers du Franc Cfa est l’impossible accumulation périphérique. Non seulement le principe de libre transfert des fonds entraîne d’énor­mes fuites de capitaux, le phénomène des comptes d’opérations laisse hors des territoires africains d’énormes capitaux indispensables au développement local. Pour ce qui est du cas du Congo-Brazzaville particulièrement, ses réserves étaient estimées à 11,37 millions US$ en 1978. En mars 2002, elles s’élèvent à 67 millions US$12. Etant donné que 65% des réserves en devises sont placées auprès du Trésor français conformément aux accords, l’économie congolaise perd ainsi une part importante du capital, se retournant toujours vers les institutions financières internationales pour la réalisation de ses projets de développement. Alors qu’une part importante de ses avoirs est au service de la prospérité de la France13.



2 Voir chapitre 3 (Première Partie).

3 La Banque des Etats d’Afrique de l’Ouest (BCEAO) pour les Etats de l’ex-AOF. Ainsi, la zone Franc en Afrique comprend deux sous-ensembles. Le groupe constitué des Etats de l’ex-AEF d’une part, et de l’autre celui constitué des Etats de l’ex-AOF.

4 Cette fédération est régie par la convention de coopération monétaire signée entre les Etats membres de la zone d’émission de la BEAC et la France le 23 novembre 1972. En plus du Congo-Brazzaville, font partie de cette fédération: le Cameroun, le Gabon, la Guinée Equatoriale, la République de Centrafrique et le Tchad.

5 1 Fcfa=50 centimes de FF. Cette parité est en vigueur depuis la création du Fcfa, le 25 décembre 1945. C’est ici le lieu de préciser que dès sa création, le Fcfa est surévaluée par rapport au FF, et que cette surévaluation répond plutôt à la politique protectionniste du grand Capital français en action dans la périphérie. Jacques Giri nous apprend également que les fonctionnaires coloniaux ont aussi tiré très grand avantage de cette surévaluation, dès lors qu’elle leur permettait de recevoir des salaires élevés. Pour plus de détail sur le sujet, lire Giri, Jacques, «Rompre avec un demi-siècle d’anti-développement», Politique Africaine, N° 49, Karthala, Paris, mars 1993, p. 93.

6 Initialement, il devrait être constitué de 100% des avoirs en devise des Etats membres de la zone Franc. Ce n’est qu’avec la réforme monétaire de 1965 que le taux est ramené à 65%.

7 La Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest, la Banque Centrale des Comores et la Banque Centrale des Etats d’Afrique Centrale.

8 Source: FMI, cité in Adama, Konaté, «Le Franc CFA face à ses défis», Conjoncture, Octobre 2001, p. 10.

9 Sur l’utilisation de l’outil monétaire comme instrument de régulation économique, voir notamment les travaux des monétaristes David Hume, Milton Friedman, etc.

10 Pour plus de détail sur les effets pervers du Franc Cfa pour les économies africaines, lire Agbohou, Nicolas, Le Franc Cfa et l’Euro contre l’Afrique, 1999.

11 Zacharie, Arnauld, «Franc Cfa et néocolonialisme monétaire», disponible sur le site www://users.skynet.be/cadtm/pages/francais/cfa.htm. A titre d’information, la parité Franc CFA-Euro a été fixée à 1 Euro pour 655,96 FCfa.

12 Source: International Financial Statistics, in Africa South of the Sahara 1980-1981, p. 331. EIU, 2002-2003.

13 Sur ce point, voir Agbohou, Nicolas, Le Franc Cfa et l’Euro contre l’Afrique, op. cit. p. 70. L’auteur nous rappelle également que, si entre 1970 et 1993 les investissements étrangers s’élevaient à 1,7 milliard de dollars, le rapatriement des bénéfices et revenus des expatriés a été de 6,3 milliards, soit quatre fois la valeur des investissements (Source: Agbohou, Nicolas, op. cit. voir p. 87).

Comments are currently closed.