Le cas des États ayant institué une monnaie nouvelle: L’Angola face au défi de la maîtrise de sa monnaie
Parmi les États qui avaient choisi d’instituer une nouvelle monnaie au sortir de colonisation figurent, entre autres, l’Angola, le Congo-Kinshasa et le Liberia. Mais nous ne publions ci-après que le cas de l’Angola afin d’informer nos lecteurs sur le rôle pertubateur de la politique monétaire coloniale sur la marche de l’Etat postcolonial. L’observation va de la période coloniale au début des années 2000.
L’Angola et sa monnaie: des dévaluations en série
Jusqu’en 1977, la monnaie utilisée dans l’ex-province portugaise d’Angola est l’Escudo, la monnaie officielle de la mère patrie. Parachutée du haut afin de soutenir le développement de la métropole, l’Escudo contribue à assurer la prospérité économique du Portugal, dans le cadre d’un marché protégé. Mais au lendemain de l’indépendance de l’Angola, les autorités monétaires sont confrontées à l’épineux problème de gestion de l’héritage colonial. L’Escudo s’avère être un facteur gênant pour le décollage économique du jeune Etat. Car, à sa valeur héritée de la colonisation, elle n’est pas de nature à stimuler les exportations de l’Angola. Seule une dévaluation de la monnaie assurerait la compétitivité des produits angolais dans un contexte international devenu très concurrentiel. Or, dévaluer la monnaie reviendrait à réduire la capacité du jeune Etat à gérer la dette héritée de la colonisation, dès lors que celle-ci devrait se financer à partir des revenus de la rente agricole et de la rente minière vendues au prix fort.
Dans ce climat d’embarras, la mise en circulation en 1977 d’une monnaie nouvelle, le «Kwanza», n’est en fait que le début d’un processus sans issue véritable. Le remplacement de l’Escudo n’épargne pas Luanda des tumultes de la politique économique du pouvoir colonial. Les effets pervers de l’héritage colonial se font ressentir vers la fin des années 1980, quand le pays traverse une grave crise de trésorerie due non seulement à la guerre, mais aussi à la baisse du cours des matières premières. C’est pendant cette période que l’Angola s’engage dans un programme de coopération avec le FMI15, après plusieurs années de résistance. Le pays entre alors dans une phase de turbulence monétaire.
Dans le cadre du programme d’ajustement structurel défini par les institutions de Bretton Woods, une réforme de la politique économique et monétaire est mise sur pied. Cette réforme prévoit, entre autres, la dévaluation de la monnaie. En septembre 1989 (c’est-à-dire un an après l’admission de l’Angola au FMI), un «Nouveau Kwanza» est créé, et entre en circulation un mois après. La monnaie nationale angolaise perd plus de 50% de sa valeur. C’est la première mesure de dévaluation16. Il est question d’établir l’adéquation entre la valeur de la monnaie et le niveau de développement réel du marché. Malgré la réduction de la valeur de la monnaie, mesure accueillie très négativement par la population, la situation économique ne se redresse pas. Les produits angolais ne sont toujours pas assez compétitifs sur le marché international. Une nouvelle dévaluation est décidée en mars 1991. C’est le début d’une longue série. En novembre de la même année, d’importantes réformes économiques sont mises sur pied, parmi lesquelles une redévaluation de la monnaie de 33,3%, ramenant ainsi sa valeur à 1 US$=90 NKz. Une autre dévaluation (50%) a lieu en décembre 1991, le taux de change passant à 1 US$=180 NKz. Cette dévaluation est suivie par celle d’avril 1992 (67%). Malgré les réformes, la situation économique demeure morose. Et, en février 1993, une dévaluation d’envergure est décidée par les pouvoirs publics, ramenant la monnaie à une valeur de 1 US$=7000 NKz17. En avril de la même année, le taux de la monnaie est ramené à 1 US$=4000 NKz. Dans l’ensemble, entre 1990 et l’an 2000, le gouvernement angolais procède à environ 10 dévaluations de la monnaie nationale et le taux d’inflation est de l’ordre de 270% (1999). Nous pouvons résumer la situation de façon suivante:
Tableau 15. Evolution du taux de change Nouveau Kwanza-US$
(1990-2000)
Année |
Taux de change |
Septembre 1989 |
1 US$=60 NKz |
Novembre 1991 |
1 US$=90 NKz |
Décembre 1991 |
1 US$=180 NKz |
Avril 1992 |
1 US$=NKz |
Février 1993 |
1 US$=7000 NKz |
Avril 1993 |
1 US$=4000 NKz |
Décembre 1993 |
1 US$=7000 NKz |
Juin 1994 |
1 US$=90,000 NKz |
Janvier 1995 |
1 US$=600,000 NKz |
Avril 1995 |
1 US$=900,000 NKz |
1996 |
1 US$=128,029 NKz |
1997 |
1 US$=229,040 NKz |
1998 |
1 US$=392,824 NKz |
1999 |
1 US$=2790,706 |
Janvier 2000 |
1 US$=577,304 NKz |
Juin 2002 |
1 US$=43 NKz |
Les chiffres ci-dessus indiqués se rapportent aux taux de change officiels. Les taux du marché noir (ou taux de change parallèles) sont de loin plus élevés. Par exemple, en avril 1995, le taux de change officiel était de 1 $=900 000 Nkz. Mais au marché noir, il était de 1 $=1 900 000 NKz18.
Si telle est la situation monétaire de l’Angola, comment se présente celle du Congo-Kinshasa?
15 C’est en septembre 1988 que l’Angola est admise au FMI.
16 La nouvelle parité est 1 US$=60 NKz.
17 Très impopulaire, cette mesure entraîne la démission du ministre des finances Salmao Xirimbindi et du gouverneur de la Banque centrale, Sebastiao Labrador.
Extrait de: Jamfa C. Moïse Léonard, »Comment comprendre la «crise» de l’Etat postcolonial en Afrique? Un essai d’explication structurelle à partir des cas de l’Angola, du Congo-Brazzaville, du Congo-Kinshasa, du Liberia et du Rwanda » Peter Lang, Bern, Berlin, Bruxelles, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Wien, 2005. XII, 460 pages, ISBN 978-3-03910-689-9
18 Source: www.photius.com, Juin 2003.
La Sorcellerie en Afrique: mythe ou Réalité? Le Professeur BOA Thiémélé Ramsès livre son point de vue Le cas des États ayant conservé la monnaie coloniale: Les États de la zone CFA
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