Peut-on séparer l’église de l’Etat? Le modèle occidental en question.
Le 09 décembre 1905, sur proposition du députe socialiste Aristide Briand, est votée en France une loi qui bouleverse les rapports entre les confessions religieuses et l’Etat français.[1] Cette loi connue sous le nom de « la loi de 1905 » instaure la séparation de l’église et de l’Etat et vient mettre fin au régime du concordat.[2] Promulguée le 18 germinal An X,[3] le texte du concordat reconnaissait à l’Etat français la main mise sur l’organisation de l’église catholique. Il faudra attendre plus d’un siècle pour qu’une loi abroge la liaison incestueuse entre le temporel et le religieux. Ainsi à partir de 1905, la laïcité s’impose comme le régime en vigueur sur le territoire français et l’Etat séculier finit par devenir le modèle dans la plupart des pays.
Si la loi de 1905 impose la séparation de l’église et de l’Etat, il n’en demeure pas moins que les deux entités ont depuis longtemps noué des liens ambigus. Dans la plupart des religions, le pouvoir temporel relève de la volonté divine. Ainsi dans l’Egypte ancienne, pharaon tenait son pouvoir directement de dieu et était de facto son représentant sur terre. Avant la révolution française de 1789, il était de règle que l’essence de la monarchie soit divine. Alors vu sous cet angle, peut on malgré la laïcité séparer véritablement l’église de l’Etat ?
Dans la pratique, l’exercice de la foi se veut être libre et dissocié de toute influence du politique. Mais à regarder de près, on note que toute religion structurée subit l’influence du politique. Si au départ le pouvoir politique semble ignorer les structures religieuses à leur stade primaire, son regard change au fur et à mesure que celles-ci se développent. Plus l’influence d’une religion sera grande, plus le pouvoir politique s’y intéressera. Cet intérêt peut revêtir plusieurs aspects.
Tout d’abord, tout groupe religieux influent constitue pour le politique une potentielle source électorale non négligeable. Avoir de bons rapports avec le groupe c’est aussi s’assurer de la sympathie de ses membres. De plus, les églises aussi diverses qu’elles soient, constituent pour le politique une caution morale. L’associer dans des projets, c’est montrer a l’opinion publique sa volonté de justice et de transparence, bref c’est crédibiliser ses actions. C’est dans cette optique par exemple que l’on peut comprendre la nomination d’un évêque catholique camerounais au conseil de Elecam[4], l’institution en charge de l’organisation des élections au Cameroun et dont l’indépendance est toute factice[5]. Si le pouvoir politique utilise la religion pour des besoins électoraux ou de crédibilité, les organisations religieuses ne sont pas du reste. Fort du nombre de leurs adhérents, les églises constituent des lobbys ou groupes de pressions redoutables. Leur pouvoir est tel que dans certains pays ils sont pratiquement des faiseurs de rois. À ce titre, il est inimaginable par exemple que l’on retrouve un athée déclaré à la tête des États-Unis d’Amérique, ou même un kafir[6]à la tête d’un pays musulman. Fort de leur nombre et de leurs soutiens, les églises influencent directement le pouvoir politique dans le choix de certaines décisions : droit à l’avortement, mariage homosexuel, enseignement (intelligent dessein) et bien d’autres.
Ensuite, la structure même des religions rend compliquée l’application de la séparation d’avec l’Etat. En effet, une religion comme l’Islam ne fait pas de distinction entre le temporel et le religieux, le politique faisant partie intégrante de sa composante spirituelle. Ce n’est qu’ainsi que l’on peut comprendre l’application de la charia dans les pays islamiques en tant que source législative tirée du Coran. Cet amalgame n’est pas le propre de l’Islam car en Angleterre depuis 1534 date de la création de l’église anglicane par Henry VIII, seul le roi ou la reine sont reconnus comme autorité suprême de cette église.[7] De même dans l’Etat d’Israël, la citoyenneté découle le plus souvent de l’appartenance à la religion juive.
Ainsi, vu sous l’angle des religions codifiées, il apparait que la séparation de l’église et de l’Etat bien qu’institutionnelle, n’en demeure pas moins lettre morte dans la pratique. Il ne peut en être autrement. Car, l’Etat comme l’église poursuit un objectif commun qui est le bien être du sujet, les deux institutions se partageant les taches selon les occasions. Dans cet ordre, la religion dans bien des cas joue un rôle de cohésion sociale indéniable. Elle est même à nos yeux le réseau social le plus puissant qui puisse exister. Les lieux de culte religieux sont des lieux de rencontre par excellence ou l’individu se bâtit une activité sociale. L’esprit d’entraide que l’on y cultive pâlit très souvent l’absence de l’Etat dans le domaine du social, du moins dans les pays les moins nantis où les groupes religieux se substituent à l’Etat dans la prise en charge des démunis. En plus, le message religieux qui est un message d’amour va au delà de la communauté qui l’enseigne. Le christianisme par exemple « a été la première (religion) à établir le principe de l’égalité universelle de tous les hommes au regard de Dieu, sur la base de leur faculté de libre choix ou de croyance. »[8] Le faisant, l’église devient ainsi un instrument de fraternité et de paix sociale au service de l’Etat.
En conclusion, si la séparation entre l’église et l’Etat a une existence juridique dans les Etats séculiers, dans la pratique cette séparation semble difficile a cerner tant les intérêts sont connexes. Certes l’Etat n’intervient plus de façon ostentatoire dans le domaine religieux. Mais elle garde néanmoins un droit de regard et même d’ingérence sur les activités de celles- ci.[9] De son cote, l’église a besoin du soutien du pouvoir politique pour grandir et étendre ses tentacules. Il ne faut pas perdre de vue que la pratique religieuse n’est possible que parce que le pouvoir politique l’autorise. Ainsi, bien que séparés juridiquement, l’église et l’Etat continueront à entretenir cette liaison ambigüe qui les caractérise, à moins de considérer comme Karl Marx la religion comme l’opium du peuple et de construire des Etats athées au sein desquels la religion n’aura pas droit de cité. Ce qui relève pour le moment de la pure utopie.
[1] Cette loi ne concerne pas seulement l’église catholique, elle s’étend aussi aux protestants et aux israélites qui existaient en France a cette époque. Par extension, on peut la rattacher aussi à l’Islam.
[2] Le concordat peut être définit comme un accord entre le pape et un Etat souverain
[3] Plus exactement le 08 avril 1902 du calendrier actuel
[4] Mgr Dieudonné Watio a été nomme par décret présidentiel, en application de la loi du 06 mai 2011 au conseil d’Elecam (elections cameroon).
[5] Mgr Dieudonné Watio a été nomme par décret présidentiel, en application de la loi du 06 mai 2011 au conseil d’Elecam (Élections Cameroon).
[6] Mot d’origine arabe qui désigne celui qui n’est pas musulman.
[7]Source:http://memoireduquebec.com/wiki/index.php?title=%C3%89glise_anglicane_du_Qu%C3%A9bec_%28religion%29 05-11-2011.
[8] Fukuyama Francis: La fin de l’histoire et le dernier home, Flammarion, New York, 1992, P. 229
[9] Exceptionnellement, le président de la république française nomme les évêques de Strasbourg et de Metz.
Source : Wikipedia, Encyclopédie en ligne, disponible à :
Auteur: F. Armand Kamdem
Doctorant, Département de Science Politique
Université de Marburg (Allemagne)
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