Vers un choc des civilisations? Une relecture de l’oeuvre de Samuel Huntington
La Lybie bombardée, la Syrie sous surveillance, l’Iran sous observation, la Chine toujours suspecte… Samuel P. Huntington avait-il donc raison? Evoluons-nous vraiment vers un « CHOC »?
En 1993 dans la revue « Foreign Affairs » parait un article signé Samuel P. Huntington dans lequel l’auteur se pose la question de savoir ce que sera le monde de l’après guerre froide. Face à l’intérêt que suscite cet article, Huntington va développer ses réflexions dans un ouvrage plus vaste : « The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order ».[1] Dans ce livre, il présente la thèse centrale de sa théorie : Le Choc des civilisations.
Sa réflexion porte sur la place qu’occupera la civilisation occidentale après la chute du communisme. Contrairement à certains auteurs qui voient en la fin de la guerre froide la victoire de la démocratie libérale, (victoire qui débouchera forcement sur l’universalisation ou mieux l´occidentalisation du monde) [2], Huntington réfute totalement ce triomphalisme et affirme que l’occident sera plus que jamais confronté à des attaques émanant d’ennemis divers. Pour lui l’homogénéisation suivant le modèle occidental est une utopie et un piège vers lequel la civilisation occidentale court tout droit, si elle ne met pas terme à son extrême arrogance.
Le choc des civilisations est l’une des théories les plus retentissantes de ces dernières années. Selon cette théorie, la fin de la guerre froide et la mort du communisme ne sont pas comme certains le pensent la victoire de la société occidentale et du libéralisme, au contraire cet ennemi laisse place à deux autres tout autant dangereux : La chine et sa puissance économique et le monde arabo-musulman avec sa culture islamique. L’occident doit donc dans son désir de rester la puissance hégémonique s’assurer du contrôle de ces deux dangers qui menacent sa suprématie. Pour étayer sa vision des relations internationales futures, Huntington élabore une classification des civilisations de la planète. Il commence par établir une classification des civilisations qu’il juge importantes et stratégiques. Dans son approche, il en dénombre huit : La civilisation Chinoise basée sur le confucianisme, la civilisation Japonaise qui dérive de la culture Chinoise, la civilisation Hindoue avec l’hindouisme, la civilisation Musulmane fondée sur l’Islam, la civilisation Occidentale ou Judéo-chrétienne, la civilisation Orientale ou Orthodoxe, la civilisation de l’Amérique latine qui est chrétienne mais tend de plus en plus a s’éloigner de la civilisation Occidentale en raison du renouveau des cultures indigènes et enfin la « soi-disant » civilisation Africaine basée sur ce qu’il appelle « les religions traditionnelles ». De cette classification, il résulte que chaque civilisation est reliée à une religion, et cette dernière selon Huntington est la pierre angulaire de toute culture :
L´Occident malgré ses trois divisions (Judaïsme, Christianisme et Orthodoxe) est avant tout une civilisation de la Bible. L’occident s’est construit autour de ce livre et la démocratie libérale qui en découle est même à plusieurs égards le fruit de l’éthique protestante. L’occident s´est au fil des ans développé et a à plusieurs moments de son histoire dominé le monde. Cependant, sa véritable hégémonie, il l’a doit à l´entrée en lice des Etats-Unis sur la scène internationale. Après la seconde guerre mondiale, fort de sa position, les Etats-Unis deviennent la tête de proue de l’Occident, tandis que l´URSS est le moteur de la société communiste. Il faudra néanmoins attendre la fin de la guerre froide pour que le monde entier reconnaisse les USA comme seule puissance globale.
Des penseurs comme FUKUYAMA vont très tôt clamer le triomphalisme occidental en termes de « Fin de l’Histoire ». Selon lui, l’hégémonie de l’Occident était totale et allait s’étendre inéluctablement sur les autres civilisations. L’Occident était économiquement, technologiquement et militairement puissant. Sa politique basée sur la démocratie libérale était devenue le parangon achevé. D’ou l´idée de l’exporter pour qu´elle devienne la Culture Universelle par excellence. Mais malheureusement, entre temps l’Occident a perdu de sa superbe sur plusieurs plans : géographique, démographique, économique et même militaire.
Face au déclin constaté de l’Occident et la montée en puissance d´autres civilisations comme la Chine et le monde arabo-musulman, Huntington se demande ce que sera le monde de demain. Il prévient que l’arrogance occidentale et la volonté de vouloir à tout prix ériger une société universelle basée sur le modèle occidental pourrait entraîner une réaction non contre le modernisme mais contre l’Occident lui-même. L’occidentalisation du monde est selon lui une erreur que doit éviter l’Occident, car ce qui semble relever de l’universalisme aux yeux de l´Occident passe très souvent pour de l´impérialisme ailleurs.
Il précise que le désir occidental de construire une société unipolaire entraînera le « CHOC des CIVILISATIONS » autrement dit la guerre entre les différentes civilisations. Il est à noter que selon Huntington, l’Afrique ne constitue pas une civilisation au même titre que les autres. Du fait qu’il n’y ait pas en Afrique une unicité de langue et de religion, Huntington ne reconnait pas à ce continent le statut de civilisation. Sa théorie bien que séduisante à bien d’égards, est imprégnée de ce relent orientaliste décrit par Edouard Saïd qui consiste à faire une division entre le « Nous » et « eux », avec pour objectif principal, la supériorité de la culture occidentale sur les autres.[3] Ne pas considérer la civilisation africaine comme une civilisation à part entière c’est faire fi des excellents travaux de Cheikh Anta Diop qui au-delà de prouver la spécificité et l’antériorité de la civilisation négro-africaine,[4] démontre sans ambages que l’Afrique est le berceau de tout ce qui fait la force de la civilisation occidentale aujourd’hui : écriture, philosophie, religion, arts, mathématiques et bien d’autres encore.[5] Bien plus grave, qualifier de « religions traditionnelles » les croyances africaines, c’est faire preuve de dédain vis-à-vis de cette religion non « révélée » selon les canons occidentaux. Si la religion est un élément fondamental de la civilisation, force est de reconnaitre que l’Afrique a sa religion, celle-ci n’obéit sans doute pas aux normes de codifications occidentales, mais elle existe. Elle n’est pas adepte du violent prosélytisme ambiant, mais se vit au cœur de chacun de ses adeptes. Les adeptes de cette religion dite « traditionnelle » ont été les tout premiers à rédiger des textes religieux de grande profondeur quand les autres en étaient encore au stade de balbutiement.[6]
Pour conclure, nous pensons que les cultures en elles mêmes ne constituent aucun danger les unes pour les autres. Le fait d’être chrétien, musulman, animiste ou athée ne débouche pas nécessairement sur la confrontation. Les humains n’ont pas besoin de ces oripeaux civilisationnels pour cohabiter pacifiquement. Les hommes seront toujours différents les uns des autres et c’est de ces différences que l’humanité s’enrichit. Lever le spectre d’une guerre civilisationnelle dans le but de préserver l’hégémonie de l’Occident, c’est attiser la haine et créer une barrière entre les peuples. De ce manichéisme (Eux versus Nous) ne peut découler que fanatisme, intolérance et racisme, des maux qui contiennent en leur essence les racines du chaos. Ce ne sont pas les civilisations qui entraineront la guerre, mais bien plus, la manière dont nous les percevons. Introduire le concept culturel dans le domaine de la géopolitique revient à politiser et à passionner le débat. C’est à ce niveau que se trouve le danger.
Auteur:
Felix Armand Kamdem Kamwa
Doctorant au Département de Science Politique
Université de Marburg- Allemagne
[1] The Clash of Civilization and the Remaking of Word Order, New York, Simon & Shuster, 1996,367 p.
[2] Francis Fukuyama : la fin de l’Histoire et le dernier Homme., Flammarion, 1992.
[3] Said Edouard, Culture et impérialisme, Fayard, 2000
[4] Cheikh Anta Diop, Antériorité des civilisations nègres : mythe ou vérité historique ?, Présence africaine, Paris, 1967
[5] Cheikh Anta Diop, Nations negres et culture : De l’antiquité negre égyptienne aux problèmes culturels de l’Afrique noire d’aujourd’hui, présence africaine, 1979.
[6] Voir les texts des pyramydes, vieux de 4500 ans, disponible à : http://www.historel.net/livremorts/index.htm, 05.12.2011
Israel – Palestine: Le conflit se transporte à l’Université canadienne The problem with PhD training in Canada
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Tres bon article
Article intéressant!!!
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