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Nr. 00272- Nov. 18th, 2025 – Weekly Newspaper devoted to Science & Technology in Africa ** Pour la promotion de l'esprit scientifique en Afrique

En quelle langue pensez-vous? Les langues africaines en déroute

[1] Le français, l’anglais, l’espagnol, l’allemand, le portugais, et, depuis l’influence toujours grandissante de la Chine en Afrique, le chinois. Sans compter que le japonais est appris depuis longtemps déjà par nombre d’ingénieurs, d’informaticiens et d’universitaires africains: Les Noirs sont aujourd’hui probablement le seul peuple au monde qui parle le plus de langues étrangères, et le moins leur propre langue. Faut-il y voir un avantage du brassage culturel et démographique ? Y a-t-il un intérêt quelconque à développer une langue nationale ou panafricaine, étant donné que nous disposons déjà dans les langues étrangères d’outils élaborés nous permettant non seulement de communiquer entre nous, mais encore d’accéder à la science moderne ?

La réflexion ci-dessous résulte d’un échange dans un forum de discussion auquel participe l’auteur:

Toutes les grandes nations du monde sont conscientes du caractère vital de leur culture et de l’expression la plus remarquable de celle-ci, la langue. Elles ne lésinent pas sur les moyens d’assurer la pérennité de leur langue, mais surtout d’inciter le plus grand nombre possible d’étrangers à l’adopter. Dans le cadre du Commonwealth comme de la Francophonie, on peut observer une panoplie de stratégies mises en œuvre pour étendre toujours plus loin l’aire géographique et démographique du français et de l’anglais. Centres culturels, colloques, festivals d’écrivains, agences de toutes sortes, rencontres au sommet, bourses d’études, prix prestigieux, mesures incitatives diverses… Certains avancent même l’idée que le génocide rwandais s’est dessiné sur la toile du conflit entre le France et le Royaume-Uni pour imposer leur langue respective dans cette région des Grands-Lacs[2], argument que vient conforter la décision récente de Paul Kagamé d’introduire l’anglais dans les programmes scolaires par préférence au français, sous-couvert d’hostilité latente envers la France.
Il est vrai que dans un contexte de liberté et de respect mutuel entre les peuples, il n’y aurait a priori rien à dire contre le fait pour les Africains d’apprendre la langue des autres pour échanger avec le reste du monde et pouvoir s’enrichir par eux-mêmes de l’apport des autres. Mais la question linguistique à discuter ici s’inscrit, me semble-t-il, dans le contexte plus global de notre aliénation culturelle comme résultante d’une longue histoire de domination ayant entraîné l’introduction chez-nous de la culture du dominateur et subséquemment le recul de la nôtre.
Cheick Anta Diop n’a pas manqué, dans Nations nègres et cultures, de consacrer une réflexion approfondie en particulier à la nécessité de développer nos langue de manière à les rendre aptes être un véhicule de la science. Il a ainsi traduit en wolof le principe de la relativité d’Einstein ainsi qu’un poème épique de Pierre Corneille, après avoir démontré la parenté génétique des langues nègres dans leur ensemble avec l’égyptien ancien et entrepris un travail de premier plan pour amener les politiques à jeter les bases concrètes pour la réalisation du projet d’instauration en Afrique d’une ou plusieurs langues nationales africaines.

C. A. Diop était d’avis que le frein vers la connaissance existait déjà dans la contrainte où les Africains se trouvaient et se trouvent aujourd’hui encore de consacrer 6 à 7 années d’école primaire à apprendre la grammaire et l’orthographe d’une langue étrangère afin de pouvoir résoudre une opération mathématique banale ou comprendre une réalité aussi simple que celle-ci: « un point qui se déplace crée une ligne ». D’après lui les mots de la langue étrangère ne représentent pour nous alors que des enveloppes sonores dont nous ne percevons pas l’esprit, ce qui fait que, dans le déploiement de l’intelligence,  la mémorisation se substitue à l’acte de réflexion. Or expliquées dans la langue maternelle, les choses deviennent évidentes parce que renvoyant à des réalités vécues, comprises et conceptualisées au cours des siècles, de génération en génération. Il était donc d’avis qu’apprendre dans sa langue maternelle dispose mieux l’esprit à accéder à la connaissance avec moins de difficultés. Et de fait, tous les grands leaders africains, tout comme les écrivains africains de renom, ont été des « country boys », pour reprendre un mot cher à Nelson Mandela, qui a toujours été très fier de ses origines villageoises (voir Long Walk to Freedom, N. Mandela).

Cheick pensait que promouvoir et développer nos langues maternelles était éminemment une affaire de volonté politique, ce qui est vrai. Et si Julius Nyerere restera gravé dans nos mémoires comme un Grand Africain, c’est en partie, entre autres, parce qu’à son accession au pouvoir à la tête de l’Etat tanzanien, il s’employa à restituer à son peuple l’un des plus grands biens que la colonisation leur avait volés, la langue. Julius Nyerere déclara que si les blancs avaient mis 50 ans à enseigner leur langue aux Tanzaniens, il ne leur fallait pas plus de 50 ans pour se réapproprier leur propre langue. C’est ainsi que sous sa houlette le Swahili devint la première langue du pays devant l’anglais, et sert aujourd’hui de support d’enseignement à l’université de ce pays.

Autre exemple: après s’être libérés de la colonisation anglaise dans les années 20, la république irlandaise a remis au goût du jour la langue nationale, le gaélique, établie première langue par la constitution du nouvel Etat, devant l’anglais, même si cette dernière langue restera plus populaire. Les irlandais reçoivent des bourses de l’Etat pour étudier leur langue, et tous les documents officiels sont bilingues, imprimés en gaélique avec une traduction en anglais, comme c’est le cas chez-nous au Cameroun avec le français et l’anglais.

Donc, aussi louables que puissent être l’initiative privée dans le cadre restreint des mouvements associatifs ou au plan individuel, c’est l’Etat d’abord qui doit prendre la responsabilité de la promotion de la culture nationale. Parvenir à développer une langue jusqu’à la rendre apte à exprimer la science moderne demande une volonté politique étalée dans le temps, des investissements colossaux, des recherches universitaires dans de nombreux domaines, etc. Qui peut mieux s’en occuper que l’Etat avec ses immenses moyens? Les occidentaux et les orientaux l’ont bien compris, qui n’hésitent pas à y investir des moyens énormes.
Or nous savons tous, à l’heure de la « commémoration du cinquantenaire des indépendances africaines », que, même si on a parlé chez-nous d’Etats-Nations, la vocation des entités nées de la colonisation n’a jamais été d’assurer si peu que ce soit le développement plein et entier de nos pays, mais ceci est un autre débat, quoique lié à la discussion menée ici. L’alternative à la carence de l’Etat serait le développement du capital privé avec prise de conscience du problème et création de fondations ou institutions vouées à la promotion de nos langues.

Il faudrait, pour que nos langues puissent être écrites et répondre aux exigences de la modernité, que les hommes politiques et les intellectuels systématisent sérieusement la question et la portent à un haut degré dans la conscience populaire, et posent ensuite le débat sur le terrain politique ou dans leurs œuvres, l’inscrivent enfin comme programme prioritaire dans leur projet de société.
Le fait que nous ayons connu une domination étrangère durable avec pour conséquence la mise en berne voire la disparition de pans entiers de nos cultures et de nos langues pose le problème de la promotion culturelle chez-nous en des termes très particuliers.
Si, comme le disent de nombreux compatriotes dans les forums de discussion, nous avons des identités multiples, il n’en demeure pas moins qu’il y a un point d’où il faut partir pour s’ouvrir au monde, une identité originaire pour ainsi dire, dans laquelle il faudrait d’abord se reconnaître comme tel. Bien que les Français, les Américains, les Britanniques, les Japonais ou les Chinois aient eux aussi des identités multiples, ils ne font pas mine de renoncer à leur référentiel culturel initial, mieux, ils l’imposent ou tentent de l’imposer au reste du monde. Il n’y a qu’à voir à quel point les Chinois ou les Japonais tiennent à leur écriture hyérogliphiques, les Arabes à leurs caractères hiératiques, pour comprendre l’importance de la culture pour tout peuple.

Sous un autre rapport, on peut certes déplorer que les promoteurs d’associations culturelles africaines diverses ne parlent point leurs langues d’origine dans leurs réunions. Mais au fait, nombreux sont ceux de cette génération qui sont nés en ville dans des familles de fonctionnaires – parfois les parents sont de tribus différentes- dans lesquelles parler le français ou l’anglais aux enfants est devenu une habitude inconsciente. Si on ajoute à cela que presqu’aucun Africain ne sait lire ou écrire sa langue maternelle, dont la plupart demeurent de toutes façons orales, on blâmera moins ces jeunes gens, qui en fin de compte ne recherchent dans ces associations que quelque société ou divertissement, en dehors de tisser des liens de solidarité.

Ce qu’il faudrait serait de créer des associations au but avoué de promouvoir et développer nos langues. On pourrait se demander, au regard de la multitude de langues existant chez-nous, comment arriver à une unité linguistique nationale. Une fois encore, je vais me référer au sublime Cheick Anta Diop. Au sein d’un même pays, une langue nationale peut s’imposer à d’autres sans que celles-ci disparaissent. Tout dépend du degré de développement de cette langue et de son expansion, démographique ou géographique, ainsi que de son degré de codification et de son génie propre. Si le wolof s’imposait au Sénégal comme langue nationale, rien n’empêcherait sa coexistence avec le malinké et le Sarakollé. En France, le français n’a pas fait disparaître les langues d’oc et autres, pas plus qu’en Allemagne l’allemand n’a empêché la survivance de dialectes tenaces dans diverses régions, encore que le Français, qui a été imposé, était totalement différent de ces langues, au lieu qu’il existe une parenté génétique entre les langues africaines. Une fois de plus tout est question de la qualité des hommes au pouvoir, des intellectuels dans la société, du degré de consciente et d’importance que le problème a acquis pour un peuple. Une erreur de jugement constante, à moins que ce soit de la mauvaise foi, consiste à prétendre qu’on ne peut imposer une langue nationale en Afrique, parce que cela entraînerait la disparition des autres. Je tiens à dire tout d’abord qu’il ne s’agit en aucun cas d’imposer quoi que ce soit à qui que ce soit. C’est un projet à long terme qui demande d’abord à être pris en compte et posé convenablement par l’élite intellectuelle et politique. En outre, l’option pour une ou plusieurs langue, comme nous l’avons déjà dit, n’entraîne pas ipso facto le déclin ou la disparition des autres qui peuvent toujours, dans le cadre d’initiatives culturelles et intellectuelles régionales ou nationales, être vivifiées et conservées. Mais en dehors de la mauvaise foi signalée ci-dessus, la résistance la plus insidieuse, la plus obscure que rencontrerait un projet d’instauration d’une langue nationale, serait due principalement au rejet instinctif des ressortissants d’un langue, d’une tribu ou d’une ethnie, de parler ou d’adopter une autre langue que la leur, cette dernière fut-elle parente culturellement. Indépendamment de la contradiction indémêlable dans laquelle les personnes réfractaires à une telle ouverture se trouvent – car en même temps elles adoptent des langues étrangères comme le français ou l’anglais sans regimber et s’y complaisent – il faut leur rappeler la grande leçon de Mongo Béti : « L’intérêt d’une nation se situe au-delà de la simple fibre individuelle, familiale ou tribale. »

Si vous voulez mon avis, le problème est pour nous, en Afrique, d’une importance vitale, et c’est bien par là que les Africains se devront se résoudre un jour à commencer, s’ils veulent trouver une solution à l’ensemble de leurs problèmes: Sans langue pas de culture, sans culture pas d’identité, et sans identité, pas d’avenir possible pour un peuple dans ce monde!!!

Citons une fois de plus Cheick Anta Diop pour terminer: « La facilité avec laquelle nous renonçons, souvent, à notre culture ne s’explique que par notre ignorance de celle-ci, et non par une attitude progressiste adoptée en connaissance de cause. » (Nations nègres et culture, 1979, p. 408).

Auteur: Bonaventure TCHUCHAM

Source: duudle.net

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