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Nr. 00214- July 5th, 2017 – Weekly Newspaper devoted to Science & T Pour la promotion de l'esprit scientifique en Afrique

Sur l’importance de la langue maternelle pour Les enfants de la Diaspora

Logo-Afrika-konferenz-sept 2013 Pourquoi apprendre à un enfant né dans la diaspora une langue maternelle du pays d’origine des deux ou de l’un des parents ? C’est là une question qui taraude très souvent l’esprit de plusieurs jeunes parents dans la diaspora. Les enfants nés dans la diaspora doivent s’identifier avec et s’intégrer dans leur société de naissance. À ce niveau, il ne doit pas avoir de malentendu car c’est avant tout leur société, que les parents aient un projet de retour ou pas. Partant de ce point de vue, la réponse à notre question semble simple. Certains diront qu’il faut être pragmatique. Au lieu de perdre le temps avec une langue qui de toute façon ne joue aucun rôle dans le concert international, il faut que l’enfant apprenne une langue qui lui sera utile à l’ère de la mondialisation. N’est-ce pas là la réduction de la valeur d’une langue? Il est en tout cas très important de prendre la décision pour ou contre l’apprentissage de la langue maternelle à la fin d’un processus de réflexion, donc en toute conscience et connaissance de cause. Autrement-dit, il ne faut pas laisser le cours des choses faire le choix à notre place. Le présent article a entre autre pour objectif d’amener les membres de la diaspora à se pencher sur cette thématique sensible et essentielle.    

Langue comme clef de voûte de l’intégration

La langue est un facteur d’intégration fondamentale. Par conséquent, l’apprentissage de la langue dominante de la société d’accueil est très essentiel. C’est cette langue qui facilite le contact social, garantie le succès scolaire et professionnel. En d’autres termes, l’apprentissage d’une langue du pays d’origine ne doit pas se faire aux dépens de la langue d’usage du pays de résidence.  Sur le plan typologique, on peut identifier quatre cas de figures par analogie à la typologie de l’intégration[i]: Premièrement, la marginalisation qui se caractérise par la maîtrise d’aucune des deux langues. Le sujet ne parle bien ni la langue du pays d’origine, ni celle du pays d’accueil. Deuxièmement, la segmentation qui se détermine par le fait que le sujet parle bien la langue du pays d’origine, mais connaît des déficits considérables par rapport à la langue du pays d’accueil. Troisièmement (et à l’opposé), l’assimilation qui quant à elle s’exprime par la maîtrise de la langue du pays d’accueil au grand dam de celle du pays d’origine. Enfin, le bilinguisme ou le plurilinguisme qui se manifeste par la maîtrise et de la langue du pays d’accueil et de celle du pays d’origine. Dans ce cas, on parle de double intégration et c’est l’idéal. Dans d’autres contextes, l’intégration peut être plus complexe quand par exemple des deux parents viennent des pays différents avec des langues maternelles différentes. Un argument souvent avancé contre le bilinguisme est que le temps que l’on prend pour apprendre une seconde langue irait aux dépens du temps pour l’autre langue. À ce niveau, du moins pour les familles classiques, une division du travail entre les parents serait une réponse adéquate. Chaque parent s’occupe d’une langue. Les enfants des familles monoparentales n’ont qu’un parent et on ne saurait dire que leur compétence linguistique est déficitaire. Du reste, les études montrent que le plurilinguisme n’a pas d’effet négatif sur le rendement scolaire des enfants[ii]. Au contraire, le plurilinguisme rend les enfants flexibles dans la manière de penser.

Une particularité des familles africaines de la diaspora est que la thématique du choix de la langue est plus complexe. Cette complexité résulte du fait que le choix de la langue ne s’opère pas seulement entre deux langues, mais suivant les cas entre trois, quatre voir même cinq langues. Les langues maternelles des parents (entre une et quatre), la langue officielle du pays d’origine et la langue du pays d’accueil. La réponse du pragmatisme ambiant serait le choix de la langue officielle du pays d’origine puisque celle-ci est souvent internationale et présenterait un avantage comparatif pour l’enfant à l’heure de la mondialisation. Le français, l’anglais, l’espagnole et le portugais puisqu’il s’agit d’eux sont vraisemblablement plus avantageux sur le marché de l’emploi que le Bambara, le Bulu, le Swahili ou le Lingala. Cette approche est compréhensible. Seulement, une fois que l’occasion d’apprendre une langue est ratée, il est extrêmement difficile de la rattraper. Par contre, les langues internationales peuvent s’apprendre plus facilement et à tout moment. Ce qu’il convient d’être souligné, c’est qu’au-delà du caractère pratique de ces langues, il ne faut pas perdre de vue qu’il s’agit avant tout des langues issues de l’asservissement colonial. Ce qui implique qu’un attachement passionnel à ces langues peut être remis en question. En outre, cette approche pragmatique est très réductrice. Elle confine la langue à sa valeur marchande. Elle ignore son aspect identitaire, mémoriel et instructif.

Au-delà du pragmatisme réducteur de la valeur de la langue

Le repli occasionnel et répété sur soi en tant qu’individu ou groupe d’individus semble être un désir humain naturel. Ainsi nous voulons être comme tout le monde, mais en même temps nous voulons être particuliers. Nous voulons appartenir sans différence à la société majoritaire mais parallèlement, nous voulons avoir quelque chose qui nous distingue des autres. Cette contradiction apparente relève en fait de la dialectique et de la dynamique sociale. Les replis (identitaires) peuvent se faire sur la base de l’âge, du métier, du genre, de la langue, de l’ethnie, du loisir,…. Etc… Comme le précise Amartya Sen, « le sentiment de l’appartenance identitaire n’est pas qu’une source de fierté et de joie, mais aussi de force et de confiance en soi »[iii]. Ce sentiment, cependant, doit être un sentiment pour et non contre un groupe. Le repli identitaire doit donc être positif et non négatif. Le repli négatif cultive la haine entre les groupes, car l’identité ici se forge par le dénigrement des autres, par le refus de la diversité. Dans notre contexte, la langue serait un facteur identificateur autour duquel un groupe peut se former pour s’échanger certaines expériences, fortifier sa personnalité et son amour-propre. La langue du pays d’origine dans le contexte de la diaspora est comme une sorte de jardin secret. La portée de la maîtrise de la langue maternelle est plus palpable lors des visites aux pays d’origine des parents. Quel grand bonheur pour tout le monde de constater qu’un enfant de la diaspora parle la même langue avec ses grands-parents, cousines et oncles! C’est de la communion tout simplement.

Ainsi la langue est plus qu’un système de règles qui servent comme moyen de communication entre les membres d’une communauté linguistique. Elle ne permet pas seulement de communiquer, de s’entendre pour gérer le quotidien. La langue peut aussi être perçue comme base de données et témoin du temps. En ce sens, elle regorge et transmet par exemple la mémoire collective. C’est-à-dire les traditions qui sont transmises de génération en génération et nous influencent dans notre manière de faire ainsi que notre perception du monde. Parler la langue de ses ancêtres, c’est aussi actualiser le lien qui nous lie à eux. Sans tomber dans le radicalisme de l’ hypothèse de Sapir-Whorf, la langue nous aide à nous connaître nous-mêmes ainsi que notre univers. Celui qui ne comprend ou ne parle pas la langue de ses origines perd au moins une bonne partie de ses racines car comme le disait Wittgenstein, « les limites de ma langue signifient les limites de mon propre monde ». En d’autres termes, la perte de notre langue d’origine limite considérablement notre accès à nos propres sources.

a langue est un instrument par excellence de la diversité. Apprendre sa langue maternelle aux enfants devrait s’opérer non en vase clos, mais en faisant des comparaisons avec la langue du pays de résidence. À ce sujet, Goethe disait que celui qui ne maîtrise qu’une seule langue ne la connaît pas vraiment. C’est en faisant des comparaisons avec d’autres langues qu’on comprend mieux la sienne. Par ailleurs l’apprentissage de la langue maternelle devrait constituer la pièce maîtresse de tout un dispositif éducationnel. Les autres éléments devant être l’histoire (contemporaine également), la culture proprement dite. C’est aussi par ce biais qu’on peut gagner la compétence inter/transculturelle. À ce niveau il serait indiqué de rappeler que le plurilinguisme est différent du multilinguisme. Alors que le dernier se renvoie simplement à la diversification de son répertoire linguistique, le premier  « met l’accent sur le fait que, au fur et à mesure que l’expérience langagière d’un individu dans son contexte culturel s’étend de la langue familiale à celle du groupe social puis à celle d’autres groupes (que ce soit par apprentissage scolaire ou sur le tas), il/elle ne classe pas ces langues et ces cultures dans des compartiments séparés mais construit plutôt une compétence communicative à laquelle contribuent toute connaissance et toute expérience des langues et dans laquelle les langues sont en corrélation et interagissent. Dans des situations différentes, un locuteur peut faire appel avec souplesse aux différentes parties de cette compétence pour entrer efficacement en communication avec un interlocuteur donné. Des partenaires peuvent, par exemple, passer d’une langue ou d’un dialecte à l’autre, chacun exploitant la capacité de l’un et de l’autre pour s’exprimer dans une langue et comprendre l’autre. D’aucun peut faire appel à sa connaissance de différentes langues pour comprendre un texte écrit, voire oral, dans une langue a priori ‘inconnue’, en reconnaissant des mots déguisés mais appartenant à un stock international commun »[iv].

Chaque personne qui a l’occasion d’apprendre ou de transmettre une de ces langues marginalisées et qui ne le fait pas contribue sans doute à l’altération de notre diversité. Il manque d’apporter sa part de contribution à ce « stock international commun » dont parle le Conseil de l’Europe. Pour que la réussite soit au rendez-vous, il faut au préalable lever le voile sur deux choses. D’une part, il est impératif de se défaire de tout complexe par rapport à nos origines et notre langue. Ceci commence par la reconnaissance de cette dernière comme langues à part entière et non patois ou dialectes. Nos langues sont très riches, que ce soit au regard du lexique, de la grammaire ou de la sémantique. Au lieu de nier ou de refouler notre identité, il faut l’assumer non pas pour faire plaisir à quelqu’un, mais parce que nous sommes d’ici et d’ailleurs aussi. Nous avons une double identité ou si on veut une identité hybride. De toute façon, dans la plupart des sociétés d’accueil, les personnes ayant une histoire migratoire (africaine) qu’elles soient de la première, deuxième ou même troisième génération, sont toujours perçues comme des immigrées. Il revient à la diaspora de revendiquer la double appartenance. Et la meilleure manière de le faire est de commencer par la maîtrise des deux langues. D’autre part, le bilinguisme ou le plurilinguisme n’est pas aisé, car il exige la discipline et un certain sacrifice. Mais il faut d’abord surmonter la peur et l’incertitude qui planent dans nos esprits quand nous pensons à l’apprentissage de notre langue aux enfants. C’est un domaine assez bien étudié et il existe une panoplie de conseils pratiques sur la gestion du bilinguisme ou du plurilinguisme[v]. Les vietnamiens qui sont considérés comme des modèles d’intégration en Allemagne par exemple parlent le vietnamien avec leurs enfants et ça fonctionne.

Chaque langue a le mérite d’être préservée et transmise

Alors que la stratégie du colonialiste, dans son élan de domination du monde, consistait à imposer sa langue partout au détriment des langues locales, une approche humaniste était pourtant pensable. À la remarque de très bien parler le tswana, Makhaya, le personnage principal du premier romain de Bessie Head, répond : « Dès le temps de Shaka nous avons présumé que le monde entier nous appartient ; c’est pour ça que nous nous donnons la peine d’apprendre la langue de n’importe quel être humain »[vi]. Ce qui veut dire que pour comprendre quelqu’un, il faut apprendre sa langue et chaque langue mérite d’être apprise. Pour appartenir pleinement au monde, il faut non seulement préserver et transmettre sa langue, mais aussi en apprendre autant que possible. Cela, dans le meilleur des cas, pas dans l’intention de dominer le monde, mais de le rendre, plus paisible, plus humain car il nous appartient. Chaque langue à quelque chose de singulier à apporter au « stock international commun » indépendamment de son rayonnement géographique et du nombre de personnes qui en font usage au quotidien. Étant donné que la charité bien ordonnée commence par soi-même, la maîtrise de la langue de ses origines est un impératif.



[i]Pour plus de détails voir Hartmut Esser, Migration, Sprache und Integration, AKI-Forschungsbilanz 4, 2006.

[ii]    op. cit., p. 76-79.

[iii]   Amartya sen, Die Identitätsfalle, Bonn, 2007, p. 17 (traduction de l’auteur). 

[iv]   Conseil de l’Europe, Cadre européen commun de référence pour les langues : apprendre, enseigner, évaluer (CECR), éd. Didier, Strasbourg, 2001, p. 11.

[v]    Voir par exemple Jim Cummins, Language, power, and pedagogy. Bilingual children in the crossfire, Clivedon, UK: Multilingual Matters, 2000.

[vi]   Bessie Head, La saison des pluies, éd. ZOÉ, Genève, 1998, p. 10.

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Auteur:

Tangang Meli Loumgam
Doctorant en Science Politique
Université de Wützburg
Allemagne

*Une premiere version de cet article avait été publié sur le site www.camer.be

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