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Nr. 00212- June 6, 2017 – Weekly Newspaper devoted to Science & T Pour la promotion de l'esprit scientifique en Afrique

Entrée en fonction du Sénat et résistance au changement : Analyse psychologique du discours des députés de l’Assemblée Nationale du Cameroun

Il n’y pas que les sportifs de haut niveau en panne de résultats ou encore les jeunes présentant des difficultés d’intégration en milieux scolaires qui ont besoin de l’accompagnement psychologique des experts. Les membres du corps politiques eux aussi en ont fortement besoin, comme l’illustre le texte que nous publions ci-après. C’est une analyse proposée par un psychologue, Attaché d’enseignement et de recherche à l’Université de Yaoundé I au Cameroun.

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Résumé
La mise en place du Sénat, telle que prévue par la Constitution du 18 janvier 1996, a permis de voir l’adverbe « progressivement » donner naissance à l’autre adverbe « enfin ». Ainsi, le vocabulaire des camerounais connait un enrichissement certain avec l’entrée en matière des termes Sénateur, chambre haute, navette parlementaire, bicaméralisme, deuxième personnalité de la république. Seulement, alors qu’on s’attendait à une expression saine, objective et paisible des deux chambres avec leur personnel respectif, l’opinion nationale est arrosée des faits, actes, comportements qui frisent le désordre parlementaire mieux la cacophonie. Si pour certains analystes, il s’agit de la condescendance parlementaire chez les députés de la chambre basse du parlement sur fond de querelles de chiffonniers et de complexe de supériorité, la psychologie y voit plutôt, sur la base de l’analyse thématique du discours des députés publiés dans la presse à capitaux privés nationaux, de la résistance au changement chez les députés de l’Assemblée Nationale.

Introduction
La constitution, encore appelée loi fondamentale de la république, a été votée et promulguée le 18 janvier 1996. Cette loi fait du Cameroun, un État décentralisé. Par conséquent, l’une des institutions phares de cette logique décentralisante est le Sénat. Sa mise en place, en dépit du temps qu’il a fallu attendre, a fini par être effective en 2013. Définitivement donc, après le vote des 70 sénateurs par les conseillers municipaux, le 14 avril 2013, dans les dix régions du Cameroun, la désignation/nomination des 30 autres par le chef de l’État en date du 8 mai 2013, l’élection du tout premier président du Sénat, la désignation/nomination du tout premier secrétaire général du Sénat par décret présidentiel, la première session parlementaire des deux chambres consacrant de fait, la logique définitive du bicaméralisme au Cameroun, le vote du premier budget, etc., le Sénat est devenu une réalité. Au plan de la psychosociologie des organisations ou encore de la psychologie du travail et des organisations, c’est une organisation au sens de Mintzberg (1992), Bernoux (1985), Gortner, Mahler et Bell Nicholson (2003) c’est-à-dire, un ensemble relativement stables d’acteurs tournés vers des objectifs généraux communs et qui, en vue de leur réalisation, recourent à une logique de coordination (logique de spécialisation) et des modalités de contrôle. Elle se caractérise par une coalition interne et externe qui structurent et impactent sur son fonctionnement.

Par cette mise en route, cette entrée en fonction, l’on s’attendait à voir les deux chambres du parlement désormais bicaméral camerounais, se mouvoir en toute quiétude dans un environnement acquis à la paix, la concorde, l’intégration nationale, la maturité politique, le respect de la différence, la liberté d’expression et surtout, l’acceptation de l’autre, éléments qui constituent les données essentielles et fondamentales de la jeune démocratie camerounaise, jeune d’une vingtaine d’années et dont le président de la république actuel, s’en trouve être l’artisan historique. Malheureusement,  les premiers signes de « rébellion », d’insubordination, d’analphabétisme politique, de subversion, de clash…se font jour, dans le landerneau politico-médiatique et socioculturel national, avec acuité. En effet, l’Assemblée nationale ou du moins, certains députés de ladite chambre, indépendamment de leur position hiérarchique, semblent contester ou remettre en cause, les prérogatives réglementaires et institutionnelles dévolues au Sénat, chambre haute du parlement bicaméral camerounais. Les récents évènements, relayés par les médias audiovisuels et écrits sont encore présents et frais dans les esprits sur cette réalité. Dans un souci de rétablissement de la vérité, nous en faisons cas de quelques-uns.

Des actes de « rébellion » des députés vis-à-vis du Sénat et ses sénateurs

L’un des terrains qui s’est retrouvé être le lieu de prédilection des pics de la chambre basse du parlement camerounais (Assemblée nationale) reste indubitablement la presse nationale. C’est donc dans les colonnes des journaux que  les actes des députés, jugés peu orthodoxes à l’endroit des sénateurs, ont été rendus publics. Selon les dires de l’Honorable Martin OYONO, député RDPC de l’Océan dans la région du Sud, « le premier désaccord enregistré entre le Sénat et l’AN lors de la session budgétaire du mois de novembre 2013 » porte sur le fait que « le Sénat  n’est pas venu défendre son budget devant la commission des finances de l’auguste chambre, comme le font les ministres y compris la présidence de la république ». Sous la plume de Bertrand EBA dans le Po poli n°1429 du 9 décembre 2013, p.2, les paroles du Président de l’Assemblée Nationale, le Très Honorable Cavaye YEGUI DJIBRIL sont rapportées avec une once de venin : « je ne sais pas s’il s’agit d’un problème de leadership, mais le Président de la république va trancher ».

Toujours de la plume de l’Honorable Martin OYONO, il est reproché aux sénateurs des lacunes (manquements) suivantes : Le Règlement intérieur du Sénat n’est pas conforme à la Constitution car, adopté par les sénateurs eux-mêmes alors « qu’il était juridiquement convenable que le projet de RI du Sénat, pour avoir force de loi, transitât ainsi par l’AN, pour promulgation par le PR » ;
Pour son autonomie, il est reproché au Sénat de ne pas procéder à la validation des mandats des sénateurs en début de mandature comme le veulent les usages à l’AN depuis 1973 ;
Il est reproché aux Sénateurs d’avoir voulu s’arroger le titre de « Vénérable » à l’instar de celui d’« Honorable » arboré fièrement par les députés de la  nation ;
Le député Martin OYONO récuse les sénateurs pour leur gloriole, leur « prétendue) ou surplus de maturité, leur condescendance  ou leur mépris  et, il leur demande à être « humbles » du fait de leur esprit novice ou juvénile dans la vie parlementaire.

Sur un autre plan, d’autres évènements sont venus raviver dans la conscience du grand public, l’existence d’une querelle en sourdine entre les deux chambres. Ces évènements laissent trahir, une cacophonie sur l’ordre protocolaire des deux chambres par rapport au Président de la République.

En effet, le Chef de l’État a reçu les vœux du corps diplomatique et des corps constitués nationaux le jeudi 9 janvier 2014 dès 12 heures comme le stipulait clairement le communiqué du Ministre, Directeur du Cabinet Civil de la Présidence de la République Martin BELINGA EBOUTOU, publié dans le quotidien gouvernemental Cameroon Tribune n°10504/6705, p.2.  Conformément à la constitution, et selon ce que le politologue ABOYA MANASSE ENDONG appelle « la hiérarchie des institutions républicaines »  du mercredi 2 janvier 2014, p.5), la préséance protocolaire voudrait que le Sénat vienne avant l’Assemblée Nationale. Logiquement donc, c’est naturellement le président du Sénat qui devrait recevoir les vœux en seconde position et le PAN en troisième position. Malheureusement, juste quelques heures après le Chef de l’Etat et ce, le même jour, le PAN a organisé « sa » cérémonie de présentation des vœux comme par le passé.

Si pour la gouverne  de certains esprits de la scène politique nationale, ces échanges d’amabilité sur fond de crocs en jambes témoignent de la réalité de liberté d’expression que consacre la démocratisation du Cameroun d’une part, de la vitalité politique des institutions politiques au plan interne, d’autre part, il est indéniable pour la psychologie en général et la psychosociologie des organisations en particulier, que les attitudes et autres postures que posent les Honorables députés de la nation constituent des comportements.

Cette idée de cacophonie parlementaire ou entre parlementaires, en constante récurrence chez les parlementaires de la chambre basse du parlement camerounais, mettant en mal le bicaméralisme naissant, ne cesse de faire les choux gras de la presse, les gorges chaudes des analystes politiques de la place, mais personne n’a pu entendre la voix de la psychologie sur la caractérisation d’un tel type de comportement qui n’est rien d’autre que de la résistance au changement chez les députés camerounais. Qu’est-ce que la résistance au changement ? Comment se manifeste-t-elle ? Quelles sont ses potentielles origines ou ses causes ? En quoi peut-on dire que les députés font de la résistance face au Sénat ? Comment est ce que ce comportement peut être cerné psychologiquement parlant ? Les tentatives de réponses à ce questionnement constituent la toile de fond de cette modeste réflexion.

Généralités sur la résistance au changement

Par définition, la résistance au changement est selon Collerette, Delisle et Perron (1997, p.94) : « l’expression implicite ou explicite de réactions de défense à l’endroit de l’intention de changement ». Déjà, Dolan, Lamoureux et Gosselin (1996, p.486) voyaient en la résistance au changement, « l’attitude individuelle ou collective, consciente ou inconsciente, qui se manifeste dès lors que l’idée d’une transformation est évoquée. Elle représente donc une attitude négative adoptée par les employés lorsque des modifications sont introduites dans le cycle normal de travail ». En clair, la résistance au changement se veut donc une réaction négative à l’égard du changement quel qu’il soit. Elle caractérise l’une des réactions face au changement social et/ou organisationnel à savoir la pro activité, la passivité, l’opposition.

La résistance au changement, qu’elle soit individuelle ou collective, consciente ou inconsciente peut également être active (explicite) ou passive (implicite). Ainsi, selon qu’elle est active ou explicite voire visible, palpable, crue, on aura comme signes visibles : les refus, les critiques, les plaintes, le sabotage, les grèves, les sit-in. Par contre, lorsqu’elle est passive ou implicite, c’est-à-dire cachée, voilée, dissimulée, on aura les attitudes à l’instar du statu quo, la lenteur, les rumeurs, le ralentissement, l’indifférence totale.

Les causes de la résistance au changement sont nombreuses. L’abondante littérature existante là-dessus regroupe les causes ou origines de la résistance autour de six éléments précis. Ainsi, la résistance au changement peut être individuelle du fait de la préférence pour la stabilité ; collective ou culturelle par peur de perdre les droits sociaux antérieurement acquis ; la politique en ce sens qu’il y a menace sur les enjeux de pouvoir ; la qualité de mise en œuvre  où certains scénarii peuvent susciter plus de désagréments au lieu de l’adhésion ; le système social ou organisationnel car, certaines structures sont par essence, (dé)favorables au changement ou à l’innovation. Enfin, il y a le changement lui-même dont la complexité peut constituer une raison suffisante à sa difficile réalisation ou implémentation harmonieuse.

Comme on peut le prévoir à partir de ce qui précède, les conséquences de la résistance au changement  sont réelles et sont surtout désastreuses à deux niveaux. Dans un premier temps, il y a l’individu. La résistance peut avoir pour conséquences l’absentéisme, les accidents de travail, la baisse du niveau d’engagement affectif au travail, l’épuisement ou la dépression, le stress et le taux de roulement ou de rotation (turn over). Dans un second temps, les conséquences de la résistance au changement peuvent concerner l’organisation ou le groupe social où elles ont élu domicile. Plus particulièrement, elle peut faire en sorte que le changement soit un mi-succès ou un échec, diminuer la productivité et entrainer une chute d’efficacité, détériorer le climat de travail, durcir les relations de travail, instaurer les conflits interminables, provoquer le retour en arrière, détruire l’organisation sans lui donner la capacité de se reconstruire.

Résistance au changement chez les députés de l’Assemblée Nationale

Au regard de tous les faits et gestes posés par certains occupants du palais des verres de Ngoa-Ekelle depuis l’entrée en fonction du Sénat camerounais, on peut répondre par l’affirmative. Bien plus, l’analyse thématique du discours des députés, publié sous forme d’opinions ou de tribunes dans les médias et particulièrement dans le quotidien Mutations, permet de faire ressortir les saillances de la résistance au changement. Ainsi, l’évocation du passé, l’appel à l’arbitrage du Chef de l’État, la remise en cause des actes posés par le Sénat et les sénateurs, les comparaisons des deux chambres, les jugements de valeur, le déni d’expérience des sénateurs transparaissent dans les propos de certains députés qui se sont prononcés sur les actes et comportements du Sénat et des sénateurs.
La perception que les honorables députés ont des sénateurs est négative. Plus exactement, sur la base des critiques, du sabotage, des griefs clairement affichés, les députés trouvent les sénateurs hautains, condescendants, anticonstitutionnalistes, irrévérencieux, précoces et surtout, fustigent leur manque d’humilité. En effet, pour des gens qui ont évolué pendant près d’un demi siècle en solitaire, être rejoints par d’autres acteurs dont l’existence vient émietter les pans sociaux, culturels, politiques, médiatiques, psychologiques, il est indéniable que  même le plus amorphe des individus puisse esquisser quelque chose d’audible, de visible. L’ampleur des réactions de ceux qui se positionnent comme « opposants » à toute initiative de changement explique leur degré de vulnérabilité et surtout, le vécu douloureux dudit changement. Dans le cas de l’avènement du Sénat camerounais, il y a eu des frustrations qui ont été clairement vécues par ceux des honorables députés qui, n’ont pas hésité une seule seconde, à exprimer vertement leurs envie, projection, calcul, besoin, volonté, dans une mutation psychosociale avérée de député (ex) vers sénateur (futur). L’impossibilité de cette mue rendue possible par le Chef de l’État camerounais ne pouvait guère se passer en toute passivité surtout, dans son propre parti politique où les velléités hégémoniques sur fond d’égo démesuré, de projections égotiques et égoïstes maladives, ont quitté le stade du discours vers celui de pragmatisme.

Eu égard à la revue de la littérature sur la résistance au changement, nous constatons, sur la base de l’analyse du discours des députés que, cette résistance est présente sous les formes actives et passives. Sur le plan active, elle se montre sous les valences agressive (confrontation par médias interposés, hausser le ton, les critiques immédiates, miner les nouvelles initiatives des sénateurs) ; matérielle (sabotage du vote du budget par les députés du SDF et la révolte) ; subtile (utilisation d’un langage juridique avec beaucoup de références à la constitution mais à la limite incompréhensible). Cette même résistance se manifeste sous la forme passive. Toujours du discours des députés, l’on note l’évocation du passé (les députés se montrent nostalgiques ; en recevant les vœux en deuxième position, le PAN et ses collègues continuent à faire l’ancien ordre). Également, pour éviter les reproches/critiques, les députés recourent à la citation récurrente des articles de la constitution pour paraitre compétents, ils jettent le blâme sur les sénateurs qui prennent des décisions ou des initiatives pour faire fonctionner le Sénat).

Au regard de tout ce qui précède, il est souhaitable que l’Assemblée nationale pense vivement à actionner l’expertise psychologique en vue de l’accompagnement psychologique des honorables députés à l’acceptation du changement ainsi survenu. Par rapport à l’ampleur de ce qui a déjà été fait au niveau des « écarts comportementaux », les techniques cognitivo-comportementales apparaissent comme les plus indiquées. Elles consistent à modifier la façon de penser du sujet « député » ou sa perception de la situation tout en pratiquant l’extinction ou le déconditionnement. Ainsi, l’extinction va consister ici à éliminer chez les députés, tout comportement problématique (à l’instar de critiquer pour critiquer les actions de la chambre haute au risque d’être ridicule). Quant au déconditionnement, il va consister à dissocier le stimulus stressant de la réponse problématique et l’associer à  une autre réponse moins gênante. Si tant est vrai que c’est le Président Paul Biya, Président de la république et Président national du RDPC, qui est l’instigateur de l’avènement du Sénat camerounais sous sa forme actuelle, ceux qui sont de son bord politique devraient, à l’instar des chrétiens qui savent que « tout ce que Dieu fait pour eux dans leur vie, bonheur comme malheur, est fait pour la gloire du Très Haut » savoir également que « Tout ce que le Président Paul Biya, seul camerounais ayant reçu délégation permanente, fait pour le Cameroun, est et devrait être accepté comme tel. Le Sénat actuel camerounais est l’une de ses marques de fabrique avec bel et bien l’onction de l’Assemblée nationale où trônent effectivement, des députés hyper matures qui n’ont jamais poussé le Président de la république vers la promulgation d’une loi  problématique. Tout comportement contraire à la volonté du président de la république, venant d’un député, peut malencontreusement susciter des questionnements qui pourraient conduire tous les députés, qui ont siégé à l’Assemblée nationale avant l’arrivée du Sénat, vers une comparution devant le tribunal pour : responsabilité dans la vacuité des institutions mises en place au Cameroun./.

Auteur:

Georges MBOE
Psychologue
Enseignant-Chercheur (ATER à l’Université de Yaoundé I au Cameroun)
Formateur au CRADAT et Vacataire  à l’ESS-UCAC
DG de CRIDHO à Yaoundé
web: www.mboe-psy.com

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