Homosexualité au Cameroun: l’Afrique au piège du droit moderne?

Sur notre forum, la semaine qui vient de s’écouler a été marquée par le débat sur l’homosexualité en Afrique. Les participants se sont une fois encore illustrés par des positions intellectuelles riches. Toutefois, l’on a noté un net désaccord sur le statut de l’homosexualité dans la société africaine d’hier et d’aujourd’hui. Selon un des participants au débat, l’homosexualité aurait de tout temps été présente dans la société africaine, et aurait même le statut d’institution par endroit. Un point de vue que rejettent avec véhémence d’autres universitaires, qualifiant ce phénomène de simple déviance. Mais quoi qu’il en soit, le traitement juridique de l’homosexualité au Cameroun pose un sérieux problème de cohabitation entre deux conceptions de l’ordre moral et politique, comme l’illustre si bien le texte ci après.

L’État dans la chambre à coucher?

L’État des temps modernes, superstructure des sociétés occidentales judéo-chrétiennes, fait aujourd’hui son bonhomme de chemin en Afrique en tant que modèle officiel d’organisation politique des communautés humaines qui, il y a moins d’un siècle seulement, n’étaient alors qu’une mosaïque d’ethnies régies par le code des ancêtres. Au moment où elle transfère officiellement le pouvoir aux Africains vers la fin des années 1950, la puissance coloniale ne lègue pas que la constitution comme fondement de l’ordre politique et moral, elle impose aussi les codes civil et pénal, entre autres sources de droit. Tous ces textes écrits servent depuis lors de fondement juridique de la vie au sein de la communauté politique nouvelle (l’État africain postcolonial). Mais au delà de la fonction régulatrice de l’ordre sociale, ces textes sont dans le regard de l’observateur euro-centré la preuve palpable de l’œuvre émancipatrice et civilisatrice de la colonisation. En effet, grâce à la mission coloniale, l’Africain, hier encore sujet au sein de son groupe ethnique, soumis aux codes magico-religieux des ancêtres invisibles, est aujourd’hui citoyen de la république, soumis au droit constitutionnel, aux lois qu’il s’est volontairement données, soit directement par référendum, soit par le canal de ses représentants. De sujet « sans droit » qu’il était, il est désormais citoyen, porteur des droits de l’homme, des droits que devraient protéger la constitution et l’ensemble des institutions de la république. Tout ceci grâce au fardeau de l’homme blanc!

Seulement, si la république du Cameroun de part sa constitution affirme sa ferme volonté de protéger le droit à la vie privée de tous les citoyens, elle n’entend pas lever son regard sur ce qui se passe dans la chambre à coucher des adultes. En effet, le Cameroun, État à vocation démocratique, veille constamment à la « bonne qualité » des relations sexuelles entre ses citoyens, et en établit des normes. Ainsi, ne seraient pas tolérées et ce sous peine de lourdes sanctions, les relations sexuelles entre les personnes de même sexe (Article 347 bis du Code Pénal).

Une telle position du droit camerounais ne laisserait aucun juriste indifférent. En effet, si lesdites relations sexuelles ont lieu entre deux adultes consentants dans un domicile privé, comment le gouvernement du Cameroun établirait-il la preuve de la violation du droit, s’il ne procède lui-même à la violation de son propre droit? Tout juriste amateur est informé du fait qu’on ne saurait exiger justice sur la base de l’injustice, et que pour pouvoir exiger la protection de son droit, il faut soit même se trouver dans une situation protégée par le droit. Laissons de côté le débat sur la validité constitutionnelle de cette disposition du code pénal. Fermons les yeux sur la conformité de cet article du code pénal aux principes fondateurs d’un État au sens moderne terme. Limitons nous tout simplement à la charge de la preuve: Imaginons que l’État du Cameroun, par le canal de Monsieur le procureur de la république, ait des informations sur le comportement suspect de deux adultes en séjour dans le domicile privé de l’un d’entre eux. Monsieur le Procureur de la république ira-t-il donc casser la porte des paisibles vacanciers pour vérifier la conformité de leurs pratiques sexuelles aux normes arrêtées par le législateur camerounais?

Un fait demeure pourtant indéniable : c’est le rejet quasi systématique de l’homosexualité par le corps social camerounais. Toute étude qualitative le confirmerait sans faute. Un tel rejet de l’homosexualité trouve son fondement dans la prégnance encore très forte de nos traditions, dans le lourd poids de nos coutumes ancestrales. L’origine du rejet est bien lointaine, et tout Camerounais(e) suspecté(e) d’homosexualité est considéré(e) comme un corps étrange au sein de la communauté. Ainsi appréhendé, en criminalisant l’homosexualité, le gouvernement du Cameroun fait corps avec la société camerounaise dans son ensemble. Pour une fois, il y a comme communauté de vue entre l’élite du pouvoir et la société, entre l’État et le peuple. Seulement, l’État du Cameroun est-il encore en droit de revendiquer sa modernité quand un principe quasi fondamental du droit de la personne humaine est ainsi bafoué? Devrait-on encore parler d’aspiration démocratique de l’État du Cameroun quand la puissance publique s’arroge le droit de surveiller les chambres à coucher?

Auteur: Lecteur anonyme

Source de l’image: themeanings.com

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