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Nr. 00272- Nov. 18th, 2025 – Weekly Newspaper devoted to Science & Technology in Africa ** Pour la promotion de l'esprit scientifique en Afrique

« L’opération Epervier » et la tendance pyromane chez les potentiels justiciables camerounais : Un regard psychologique du phénomène

 Photo- Gustave Georges MBOE

« Opération Épervier »: nom de code d’une campagne de lutte contre les détournements de deniers publics entreprise par le gouvernement camerounais et visant non seulement à traduire en justice tout gestionnaire de la fortune publique soupçonné de collusion ou de distraction de l’impôt du contribuable, mais aussi à récupérer les fonds détournées.

La mise en route de l’« Opération Épervier » a créé une psychose dans le corps de gestionnaires de la fortune publique. Généralement habitués à une vie paisible, luxueuse, et toujours entre deux avions, les directeurs généraux des entreprises à capitaux publics, les ministres et autres hauts commis de l’Etat du Cameroun ont aujourd’hui peur. Il s’est créé dans ce corps de « hauts placés » de la république un comportement nouveau: la tendance pyromane. De quoi attirer le regard de l’homme de science. Dans l’article que nous publions ci-après, Gustave Georges MBOE, Attaché d’Enseignement et de Recherche au département de psychologie de l’Université de Yaoundé I (Cameroun) analyse ce comportement nouveau suivant les canons de sa science, la psychologie. Il décrypte pour le commun des mortels la signification symbolique de ce comportement nouveau. Bonne lecture !

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À la faveur de la reprise de l’opération Épervier mettant aux pas de la justice les hauts responsables de la république camerounaise, une onde incendiaire est en train d’établir ses quartiers dans les domiciles pourtant suffisamment lotis en matière de sécurité. On en veut pour preuves illustratives la chambre de l’ancien ministre d’Etat en charge du plan et de l’aménagement du territoire et le domicile de l’actuel directeur général de la Cameroon Telecommunications (Camtel). Dans le principe, les mesures ou normes de sécurité n’exemptent pas les domiciles des « nantis » des affres d’un incendie quel qu’il soit. L’analyse psychologique intègre l’opportunité des dits incendies en ce moment où les enquêtes potentielles et autres compléments d’informations donnent droit aux perquisitions des domiciles des mis en cause. Bien plus, la présente communication, prenant appui sur les motivations inhérentes au comportement de l’Homme, stigmatise l’approche stratégique censée sous-tendre les orientations attitudinales et comportementales des personnes qui feraient face aux tribulations de la vie.

De la conceptualisation relative à l’incendie

Le Petit Larousse Illustré (2007) définit le concept incendie comme « grand feu qui, en se propageant, cause des dégâts importants. » Cette définition reste muette sur les origines possibles ou les causes de l’incendie. Mais au regard de l’évolution du monde, nous nous permettons d’en présenter les éléments suivants :

Des causes ou origines humaines de l’incendie

Les juristes définissent l’effraction comme un acte volontaire et conscient. Sur un tel principe, on dira que les manipulations humaines d’un certain niveau sont susceptibles d’entraîner le chao. On peut citer entre autres :

  • Des manipulations électriques créant des courts circuits ;
  • De l’huile versée sur le feu pendant la cuisson ;
  • Une mauvaise manipulation du gaz butane à proximité d’une flamme incandescente ;
  • Une bougie oubliée sur un support combustible ;
  • Une marmite oubliée sur le feu et qui explose.

Des causes techniques

Bien que dévolues à l’homme, elles ont le mérite de ne pas être liés directement son action :

  • Une décharge foudroyante sur les installations électriques ;
  • Un retour brusque de l’électricité causant l’explosion des appareils électroménagers… sont autant de situations susceptibles de déboucher sur des incendies aux conséquences malheureuses.

De la symbolique du feu chez l’Homme

Le feu a occupé une place importante dans l’histoire du monde. Il constitue avec l’air,  le fer, la terre, le bois, le vent, l’un des éléments fondamentaux de la création divine. C’est au regard de tout ceci qu’il est dit  polyfonctionnel, tant les usages qu’en font les hommes sont variés et riches en enseignement. Ainsi, en fonction de la situation, chacun de ces symboles apporte des relents selon l’objectif visé et le but poursuivi. Pour faire simple, nous dirons que le feu  a joué, joue et jouera encore pour longtemps plusieurs fonctions. Les plus usuels parmi les usages ou fonctions que nous avons recensés avec l’appui des  anthropologues, historiens, archéologues et autres philosophes sont les suivants :

  • La fonction destructrice : les rites traditionnels de nos différentes appartenances socioculturelles ne nous démentiraient guère. En effet, le feu est utilisé pour brûler les « mauvaises choses » extirpées dans les organismes humains, dans  les contrées, dans les maisons, les latrines (fruit de la méchanceté humaine). Qui ne souvient des images sur le CRTV montrant deux crocodiles extirpés dans les latrines du côté du quartier Madagascar à Yaoundé II et brûlés vifs. Les tradipraticiens et tradithérapeutes de nos communautés culturelles ont l’habitude de brûler les gris-gris dans les grands feux aménagés à cet effet. Ici donc, le feu est utilisé pour détruire, anéantir ce qui ne plait pas à l’homme ou qui le gène ;
  • La fonction cuisson : dans les habitudes alimentaires de l’évolution des peuples de l’humanité, le feu est utilisé pour la cuisson des repas. Selon que le met est destiné à la consommation, il passe préalablement et pour la plupart des cas, par le feu avant d’atterrir dans le plat. L’on appréciera la finesse d’un met à la qualité du feu utilisé pour la cuisson en ce sens que tous les mets ne reçoivent pas le même dosage pour des fins de cuisson ;
  • La fonction séquentielle : l’histoire du monde dans le volet séquentiel a été enrichi et profondément arrimé à la notion du feu. A cet effet, le feu a été utilisé comme élément de mesure de l’évolution du temps. Ainsi, de l’âge de la pierre taillée à celui de la pierre polie, le feu a servi d’aiguillon, d’indice de mesure et de progression pour la connaissance de l’évolution du temps ;
  • La fonction purificatrice : lorsque l’humanité fait face aux forces occultes et autres esprits maléfiques, c’est encore au feu qu’on fait appel pour chasser les démons.
  • La fonction de guérison : pour faire un pas vers la modernité tout en se basant sur le passé, il importe de noter avec une certaine véhémence que le feu est utilisé de nos jours, plus que par le passé, comme un élément important pour recouvrir la santé physique et mentale chez l’Homme. Il n’y a qu’à voir que la technique de fabrication des saunas de nos jours pour s’en féliciter du fait qu’elle est fortement calquée sur la technique traditionnelle qui consistait à utiliser la chaleur issue du feu de bois pour guérir les malades. Le sauna de nos jours est un puissant allié pour détendre, vider et recharger les organismes. La chaleur qu’il dégage permet à un organisme « encombré » de se vider du trop plein de graisse et de stress et se revigorer pleinement ;
  • La fonction ludique et pathologique : la pyromanie est par essence une impulsion pathologique qui pousse  certaines personnes à allumer  des incendies. Chaque année en Europe ou dans un coin du globe, des incendies d’une fureur extrême, dévastent des pans de forêt et des habitations du fait de la simple volonté humaine. Les pyromanes qui sont à l’origine de ces grands feux vivent dans leur fort intérieur, une certaine satisfaction à voir les hommes en découdre vainement avec les flammes. Il en est de même de la fonction ludique qui consacre le métier de maître de feu à certaines personnes. Les feux d’artifice qui agrémentent les grands rendez-vous de l’humanité (célébration de fin et du nouvel an ; ouverture et fermeture  des grands évènements sportifs- jeux olympiques- célébration d’une victoire, défilé de mode…) participent de l’enracinement de la fonction ludique dévolue au feu dans le contexte humain ;
  • La fonction stratégique : s’il est un fait qui a rendu Samouri Touré célèbre dans l’histoire des grands résistants au mouvement impérialiste des européens en terre africaine, c’est bel et bien sa « tactique de la terre brûlée » qu’il utilisait pour exterminer l’ennemie. Il en est également des agriculteurs qui, pour dégager les espaces cultivables avant l’ensemencement,  font usage du feu. On parle ainsi de l’agriculture itinérante sur brûlis pour désigner cette forme bien stratégique d’utiliser le feu à des fins précises.

Au regard de tout ce qui précède, la question fort pertinente, qui triture quelque peu nos méninges et qui sous-tend cette contribution, est la suivante : le feu qui a longtemps bénéficié de la fonction « purificateur » dans l’Afrique ancienne peut-il garder le même relent de nos jours chez les potentiels justiciables, sur qui les soupçons de culpabilité restent suspendus au dessus de leurs têtes comme une véritable épée de Damoclès ?

epervierRegard psychologique du phénomène des incendies dans les domiciles des grands cadres de l’appareil administratif, potentiels justiciables de l’Opération épervier en cours dans le paysage camerounais

Dans le monde moderne, cette continuité n’est pas utopique ou imagée mais bien réelle. Ceci est d’autant vrai dans la mesure où, l’homme évolue dans une dynamique intégrative de toutes rationalités existantes et envisageables.

Le feu dans les domiciles des hauts responsables de l’administration publique ou para publique ou dans les lieux publics (commissariats, brigades, préfecture et sous-préfecture, ministères…) ne saurait par conséquent être un phénomène isolé, bénin ou alors une « chose simple » comme le commun des mortels le penserait. Lorsque des vandales ou émeutiers, à la faveur d’une situation trouble, mettent le feu dans des édifices publics, il y a là un acte qui fait l’affaire de plus d’une personne. Mais lorsque c’est le domicile d’un « potentiel justiciable » fut-il présumé coupable ou présumé innocent, qui prend feu, au-delà de l’ampleur causée par les dégâts de celui-ci, il y a là plus d’une raison à méditer. Par ailleurs, plusieurs idées militent en faveur du doute et légitiment le questionnement.

Le statut socioéconomique et politique des grands fonctionnaires ou commis d’Etat peut-il autoriser des bricolages sur les installations électriques de leurs maisons ? Le dispositif sécuritaire que leur confère leur statut peut-il laisser de place à l’improvisation ? Le ballet des visites des nécessiteux squattant lesdits domiciles n’est il pas une main d’œuvre non négligeable en cas de pépin ? Le goût de la bonne vie, du lucre ne fait-il pas de leurs domiciles de véritables forteresses pour ne pas dire des bunkers ? Comme le demandait si bien l’artiste comédien de regrettée mémoire Jean Miche Kankan : « De qui se moque –t-on ? »

En effet, l’habitude étant une seconde nature comme le dit souvent l’homme de la rue à qui nous empruntons ce syllogisme, nous nous appuyons sur le fait qu’après chaque nomination à un poste élitiste (ministre, directeur général) pour ne citer que ceux-là qui sont les plus rares, les domiciles des heureux élus entrent souvent en chantier avec une extrême célérité. Tout ce passe alors souvent comme si le fameux article 2[1] sanctionnant l’acte nominatif prend effet à l’immédiat. Les villas mirifiques et luxuriantes bâtisses, dignes des films hollywoodiens qui embellissent le paysage urbain des grandes métropoles camerounaises aujourd’hui, sont les propriétés exclusives de ces hauts cadres de la république. Et s’il est  une chose qui semble se présenter en leitmotiv commun à tous ces gens, c’est sans nul doute la résolution prise de vivre à jamais dans la maison de ses rêves, à tout prix et quelque soit le prix. Une telle logique serait donc aux antipodes de l’illusion qui voudrait qu’on classe la horde incendiaire qui sévit dans les domiciles de ceux qui bénéficient des privilèges dans le registre des faits divers. Un regard psychologique même partiel nous invite à inscrire ces incendies, non seulement dans le cadre des stratégies volontairement pensées par les hommes qui ont quelque chose à se reprocher ou à dissimuler, mais également dans le cadre des comportements astucieux fruits de l’imagination fertile des personnes en difficultés.

Le concept de stratégie abordé dans cette communication prend ses sources dans le jargon militaire et garde la même signification et le même poids explicatif. En effet, on entend par stratégie « l’art de coordonner des actions, de manœuvrer habilement pour atteindre un but »[2] dans la théorie des jeux, elle se veut un ensemble de décisions prises en fonction d’hypothèses de comportement des personnes intéressées dans une conjoncture (c’est-à-dire, situation résultant d’un concours de circonstances, occasion favorable ou défavorable) déterminée.

Le comportement quant à lui est la manière de se comporter, de se conduire ;  c’est aussi l’ensemble des réactions d’un individu. En d’autres termes, c’est l’ensemble des réactions, observables objectivement, d’un organisme ou d’une personne qui  agit en réaction ou réponse aux stimuli venus de son milieu interne (organisme, conscience) ou du milieu externe.

Au regard des deux définitions, l’on se rend à l’évidence qu’au-delà de la fatalité naturelle appelant la relativité en toute circonstance et, par conséquent, que le soupçon ne soit pas mis en exergue devant un fait jugé naturel, il n’est pas aisé de dire avec certitude que les responsables des domiciles qui sont consumés par des incendies barbares – si on s’en tient à l’ampleur des dégâts- soient totalement à blanchir. Il est fort loisible de soutenir avec véhémence que les belles et luxuriantes maisons qui jonchent les pans de nos grandes métropoles sont le témoin vivant des détournements des deniers publics. Par contre, il ne serait pas superflu de paraphraser l’ex ambassadeur américain au Cameroun R. Niels Marquardt lors de sa déclaration de Yaoundé le 19 janvier 2006 sur le thème de la corruption pour dire que : nous sommes désolé de soutenir que des confusions de gestion des biens publics sont légion chez les grands fonctionnaires de la république. Rares sont ceux parmi eux qui pourraient y échappés. Fort de cela, la certitude d’être inquiéter se faisant grandissante et pressante (les dossiers compromettants de leurs frères d’arme qui sont exhumés çà et là remontent parfois à des gestions antérieures avant d’atterrir sur la gestion actuelle), il y a là de quoi perdre le sommeil et adopter des comportements de camouflage voire de mimétisme. A l’instar de l’ophiure qui se dissimule et se confond à l’élément qui lui sert de support (feuille, tronc d’ardre…) pour échapper à l’ennemi, les gestionnaires véreux enfourcheraient  sans nul doute, l’instinct pyromane pour brouiller les pistes des enquêteurs et, susciter la sympathie auprès du reste de la population et pourquoi pas, paraître anodin voire simple. Les grilles salariales de nos fonctionnaires ainsi que les avantages dévolus aux postes de responsabilité des grands commis d’Etat sont connus des camerounais instruits et divulgués dans les journaux qui paraissent au pays. En plus, la logique de la vie chère n’est pas une chose discriminante pour que ceux-ci justifient de tels investissements somptueux, faramineux, hors de portée alors même qu’ils ne justifient d’aucun lien avéré avec les grosses fortunes du monde de l’entreprenariat privé.

La procédure d’enquête adoptée par les fins limiers de la police et des juridictions camerounaises fait des perquisitions des domiciles des présumés coupables, une possibilité éventuelle dans le complément d’enquête et par conséquent, une étape très cruciale. Or, ces domiciles sont souvent les lieux privilégiés servant de cachette astucieuse des biens mal acquis par ces personnes. Les dessous des lits et/ou des moquettes, les plafonds, les murs,  les tiroirs de leurs lits, les coins des maisons, les penderies,  les buanderies, les jardins … sont autant de moyens dissimulant pour des coffres forts et autres articles. L’idée de savoir donc qu’une quête quelconque pourrait conduire à notre domicile apparaît clairement comme une situation faisant intervenir un stimulus évident qui mériterait une réponse adéquate, dans les meilleurs délais. Et comme le dit si bien un vieil adage des milieux africains, « on n’affine pas le mat de sa lance à la vue du lièvre » moralité, on ne dissimule pas les preuves de sa culpabilité à la vue des enquêteurs, l’excuse est toute trouvée pour que les preuves d’une quelconque culpabilité soient dissimulées pour ne pas dire totalement détruites avant qu’il ne soit trop tard. En plus, la presse en a fait suffisamment écho des situations cocasses qu’ont vécu les premiers interpellés de cette opération d’assainissement des mœurs chez les gestionnaires des biens publics, baptisée pompeusement « Opération Epervier ».

En conclusion, au regard de tout ce qui précède, il appert que la horde incendiaire qui gagne subitement et progressivement les domiciles aguichants des grands commis d’Etat est loin d’être exempte de soupçons, d’accusations fondées si tant est vrai et démontré que les choses qui arrivent à l’Homme ne lui sont pas étrangères. Pire, il importe de stigmatiser que la dissimulation est une réalité comportementale qu’adopterait toute personne soucieuse de ne pas vouloir perdre la face en temps de tribulations. Fort de cela, la justice, qui se trouve aux trousses des présumés « détourneurs » accusés de gestion ô combien gabégique, s’enrichirait là  d’un autre chef d’accusation susceptible d’aggraver le cas de tout potentiel justiciable.

Si l’opération Épervier, censée corriger les comportements des gestionnaires véreux, afin de dépoussiérer l’honneur bafoué du Cameroun par ses propres fils, s’avère redoutable pour quiconque a flirté, flirte et flirtera avec la fortune publique, il importe donc de garder l’œil grandement ouvert sur tout comportement nouveau que viendrait à afficher les éventuels candidats à une interpellation. Toutes les expertises susceptibles de décrypter le comportement nouveau constaté sont à encourager. La complémentarité entre apports est donc à établir et à entretenir, afin que les résultats de cette opération d’assainissement des mœurs soient voués à un succès certain dans l’avenir.


[1] L’intéressé aura droit aux avantages de toute  nature prévus par la réglementation en vigueur

[2] Le Petit Larousse Illustré, 2004, p.967

Image de l’épervier: passionphotonature.net

 

Auteur:

Gustave Georges MBOE
Psychologue, ATER au Département de Psychologie
Université de Yaoundé I
BP : 755 Yaoundé Cameroun
Tel : +237 77 65 38 67
Mail : mboegeorges@yahoo.fr

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