Diaspora, transferts de fonds et développement: rien n’est acquis d’avance !
La valorisation du nexus migration et développement qui obtient une place ce choix aujourd’hui dans l’agenda international, tient en réalité de la situation économique dans les pays de destination. Lors des décennies qui ont suivi la seconde guerre mondiale, le rapport entre migration et développement était considéré comme positif partant du fait que le transfert du know how et des fonds devrait contribuer au „big push“ (très cher aux théories de modernisation) dans les pays en voie de développement. Cette considération change cependant à partir de la crise des années 70 et cela jusqu’aux années 90. Pendant cette période, le rapport entre migration et développement est dominé par une appréciation négative. L’on met en avant la fuite des cerveaux et le fait que le transfert des fonds créerait une dépendance (cf. théorie du système mondial). À partir des années 90, on assiste une nouvelle interprétation du nexus migration et développement du fait de la mondialisation et du vieillissement de la population dans les pays (sur)développés. On affirme dès lors que le rapport migration et développement apporterait un triple gain (Migrants, pays d’origine et de destination) à condition que de politiques adéquates soient élaborées. Les envois de fonds (remittances) et le transfert du savoir-faire (know how) par les migrants constituent les deux piliers sur lesquels se repose l’essentiel du débat. Lorsqu’on parle de savoir-faire, il est généralement question du savoir-faire professionnel sans forcément sa composante sociale.
Cependant, il n’y a pas que les fonds et le savoir-faire qui font l’objet du transfert. Les migrants sont aussi porteurs d’idées, d’idéologies, de visions, de valeurs, comportements, style de vie. Nous appellerons tous ces éléments et aspects « remittances sociales » ou « remittances culturelles ». Pour bien comprendre et analyser les remittances, il serait peut-être utile de faire une différence entre leur origine ou production et les formes de transferts.
1. Production des remittances culturelles
La production des remittances culturelles est très complexe à tout le moins en ce qui concerne la diaspora africaine. Les remittances culturelles contrairement à la première apparence n’émanent pas à fortiori directement de la société d’accueil. Elles sont très généralement le fruit de la réflexion, voire même du choc avec la société d’accueil. Ici, il y a trois dimensions qu’il faudrait distinguer : l’histoire et identité, la critique culturelle, l’intégration. Ces dimensions déterminent de manière fondamentale la production des remittances culturelles.
Histoire et identité
La première dimension est étroitement liée à l’histoire de la traite négrière et de la colonisation. C’est une vérité de La Palisse que dans le contexte de la migration, la question de l’histoire et de l’identité africaine acquiert une nouvelle qualité. La problématique avait déjà été soulevée il y a 100 ans par W.E.B. Du Bois termes:
„ It is a peculiar sensation, this double-consciousness, this sense of always looking at one’s self through the eyes of others, of measuring one’s soul by the tape of world that looks on in amused contempt and pity. One ever feels his twoness, –an American, a Negro; two souls, two thoughts, two un-reconciled strivings; two warring ideals in one dark body, whose dogged strength alone keeps it from being torn asunder “ (W.E.B. Du Bois cit. par Miller 2006: 53). Ce constat n’a pas perdu sa valeur et est aussi transposable à la diaspora africaine actuelle.
De la situation décrite par Du Bois découle en gros trois postures : L’aliénation issue de l’histoire se poursuit par l’assimilation totale dans la société d’accueil. Autrement formulé, la « conscience blanche » prend le dessus. La seconde posture serait semblable à la notion « atlantique noir » de Paul Gilroy (2003). Cette notion est comprise ici dans son sens élargi tel que développé par Manning (2010) et renvoie à l’aptitude des africains de la diaspora à gérer la modernité (la modernité n’étant plus considérée comme un phénomène occidental mais universel) tout en restant critique envers cette modernité lorsque cela s’avère nécessaire. Il en ressort une identité hybride non figée et par conséquent dynamique. Nous désignerons la troisième posture par l’afrocentrisme ou le traditionalisme. Elle consiste à vouloir d’une part sortir l’africain de son aliénation coloniale et d’autre part de construire une nouvelle l’identité africaine qui trouve son origine dans l’Afrique impériale (donc précoloniale). Pour revenir à la notion de double conscience, il convient de noter que l’objectif des traditionalistes est que la « conscience noire » s’impose.
Critique culturelle
La dimension critique culturelle a naturellement des points communs avec la dimension histoire et identité, mais cette critique peut aussi être exprimée dans un contexte non influencé par l’histoire coloniale et la traite négrière, donc entre les peuples qui n’ont pas un passé de colonisateurs et de colonisés en commun. Cela peut aussi être l’exemple entre l’Allemagne et les États-Unis ou la Chine et la Suisse. Le membre de la diaspora fait une analyse plus ou moins objective des cultures des sociétés d’origine et d’accueil et sélectionne les éléments qu’il juge propice pour le développement. Par contre, les éléments des sociétés d’origine qui sont considérés comme étant des obstacles au progrès sont critiqués et parfois combattus. Les membres de la diaspora s’engagent rarement pour la lutte contre les éléments de culture vus comme négatifs dans le cadre de la société d’accueil. L’atlantique noir à l’opposé se considère comme un citoyen du monde et s’engage généralement partout.
Intégration
Dans la troisième dimension, il s’agit de mettre l’accent sur le fait que le degré et la qualité de l’engagement de la diaspora pour le développement ne dépend pas seulement l’histoire et la critique culturelle, mais aussi de l’intégration des membres de la diaspora dans la société d’accueil. Les membres de la diaspora de la première génération et ceux qui sont peu intégrés ont tendance à plus s’engager dans le pays d’origine et ils montrent aussi plus de compréhension à la culture de ce pays. Alors que les personnes de la deuxième ou troisième génération et celles très bien intégrées montrent tendanciellement moins de compréhension pour la culture de la société de départ. La figure qui suit devrait récapituler ce qui précède.
Toutes ces trois dimensions influencent d’une manière ou l’autre l’engagement de la diaspora dans le cadre du nexus migration et développement.
2. Formes de transfert
Les agents de transfert peuvent être des individus ou des groupes organisés en réseaux ou associations. Les éléments de la culture qui font l’objet du transfert peuvent juste servir d’inspiration ou être l’objet de duplication, d’émulation, d’adaptation. Les expériences négatives que les membres de la diaspora vivent ou observent dans la société de résidence jouent aussi un rôle important dans la mesure où ils ne les répèteront pas (de la même façon) dans leur pays d’origine. Mais cette forme de remittance sociale reste dans l’ombre car il est difficile de l’analyser. La notion de transfert telle que utilisée ici trouve sa source dans le concept de transfert des politiques tel que l’on peut trouver chez Dolowitz et Marsh (2000) ou chez Evans (2004).
Au regard des dimensions que nous avons suggérées plus haut, les membres de la diaspora peuvent suivre des trajectoires et approches différents voire même contradictoires. Les remittances sociales peuvent être opérées de manière consciente ou inconscient car au fil des ans les membres de la diaspora adoptent certains éléments de la culture du pays d’accueil sans s’en rendre compte et les transfèrent lors des différentes interactions (voyage, téléphone, chat, vidéos, etc.) avec le pays d’origine. Le transfert peut aussi être volontaire ou involontaire. Involontaire du fait de certaines contraintes sociales. Pour par exemple éviter de s’attirer la colère des membres de la famille ou autres proches et dans le pire des cas la mise au ban, le membre de la diaspora peut se voire être obligé de se soumettre à des pratiques qu’il trouve en fait obsolètes.
3. Recherche
Le débat que nous lançons s’inscrit dans l’éternel concurrence entre la culture et la structure. Autrement-dit, quel est le moteur du développement ? Le culturel ou le structurel ? Nous affirmons avec Sen (2007) que la culture est sans aucun doute importante. Mais les envois de fond sont aussi indispensables. En d’autres termes, les deux aspects sont nécessaires pour un développement durable et sain. Dans le cadre de ce papier, nous avons effleuré les implications que l’histoire, l’identité, la critique culturelle et l’intégration peuvent avoir lorsqu’il s’agit spécifiquement de cet aspect très souvent occulté, à savoir celui les remittances culturelles ou sociales. Nous partons du fait que par exemple l’assimilé, l’atlantique noir et le traditionaliste ont des idées, idéologies, valeurs, visions et styles différents et parfois même conflictuels qui influencent leurs approches et stratégies dans le cadre de leur engagement pour le développement de l’Afrique. Si cela est vrai, comment peut-on le prouver ? Quels en sont les impacts sur l’avenir du continent ?
Bibliographie
– Dolowitz, David/Marsh, David (2000): Learning from abroad: The Role of Policy Transfer in Contemporary Policy-Making, in: Governance Vol. 13, 5-23.
– Evans, Mark (2004): Introduction: is policy transfer rational policy-making? In: ders. (Hrsg.): Policy Transfer in Global Perspective, Aldershot, 1-9.
– Gilroy, Paul (2003): L’Atlantique noir. Modernité et double conscience, Kargo, Paris.
– Manning, Patrick (2010): The African Diaspora. A History through Culture, New York, Columbia University Press.
– Miller, Paul T. (2006): W. E. B. Du Bois: Education, Race and Economics from 1903-1961, in: The Journal of Pan African Studies Vol.1, No. 3 March 2006, PP. 50-61 (http://www.jpanafrican.com/docs/WEBDuBoisEducationRaceEconomics.pdf, 11.03.09).
– Sen, Amartya (2007): Die Identitätsfalle. Warum en keinen Krieg der Kulturen gibt, Bonn.
Auteur:
Tangang Meli Loumgam Étudiant en Doctorat Département de Science Politique Université de Wuzburg AllemagneThe Application of Isotope Hydrology to Solve Global Water Shortage: Do Africa and other Developing Nations need this Technology? For Africa Students: Internship at the World Bank
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