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Nr. 00265- 9th Jan. 2024 – Weekly Newspaper devoted to Science & Technology in Africa ** Pour la promotion de l'esprit scientifique en Afrique

Langues nationales africaines : la charrue avant les bœufs?

Étant donné que langue et la religion sont deux principaux éléments constitutifs d’une civilisation, et que le rayonnement d’une civilisation est une fonction de la puissance politique qui la promeut, on peut déduire que le rayonnement d’une langue est plus ou moins lié à a la puissance des pays qui l’utilisent. On ne peut pas invoquer l’anglais sans penser aux USA ou à la Grande Bretagne, de même qu’on ne saurait évoquer le Français sans penser à la France, l’Allemand  sans penser à l’Allemagne, le Mandarin sans faire référence à la Chine etc. La langue est devenue un élément culturel incontournable dont on se sert pour promouvoir l’hégémonie des civilisations, et c’est d’ailleurs pour cela que la plupart des langues parlées dans le monde, sont des langues propres aux Etats ayant eu des velléités de conquêtes indéniables. À chaque grande Nation, une langue propre. L’Espagnol, l’Arabe le Français ou même l’Anglais doivent leur expansion aux activités conquérantes des pays qui l’utilisent.

Il arrive aussi que certaines langues à un moment donné se transforment en lingua franca ceci pour permettre des relations commerciales ou diplomatiques entre personnes ayant des langues maternelles différentes. C’est le cas de l’anglais présentement, du français au XIIème et XIIIème siècle et peut être du mandarin dans les siècles a venir. Cependant il arrive aussi que des langues soient imposées à certains utilisateurs du fait de la domination ou de la conquête de leur territoire. C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre l’utilisation à une échelle très élevée des langues comme l’anglais, l’arabe et le français. Ces langues imposées par le colonisateur ont dans certains cas pris fin avec l’avènement des indépendances.

Cependant dans le cas africain, la décolonisation a dans très peu de cas été suivi de la suppression des langues coloniales. Dans la plupart des pays africains, la langue nationale demeure la langue de l’occupant. Près de cinquante années après les indépendances, l’Anglais, le Français, le Portugais, l’Espagnol sont encore de mise dans la plupart des pays africains, d’où le dépit des nationalistes qui s’indignent de cet état de fait et prônent  cors et à cris l’instauration de langues nationales africaines.

Si l’idée d’une langue nationale propre à chaque pays africain parait séduisante, il n’en demeure pas moins qu’elle suscite plusieurs interrogations. S’agit-il pour les laudateurs de ce courant de pensée de faire comme les autres en ayant une langue nationale propre ? pensent-ils que le fait d’avoir une langue nationale propre est un facteur de développement ?  Perçoivent-ils l’utilisation d’une langue nationale comme moyen de rayonnement culturel ? Avoir sa propre langue nationale est il un facteur d’unité quand on sait qu’un pays comme le Cameroun compte près de 300 langues utilisées quotidiennement  par ses populations ? Enfin, peut-on parler véritablement de langue nationale sans l’existence préalable d’une Nation ?

Dans certaines parties de l’Afrique,  des langues africaines sont utilisées à une échelle plus ou moins grande. C’est le cas du lingala ou du swahili, ces langues à défaut d’être des langues académiques sont plus considérées comme la lingua franca de ces régions. Elles servent plus dans le milieu commercial. Dans certains pays africains cependant, des langues nationales ont été érigées en langues officielles. C’est le cas entre autres du Burundi, du Kenya, de la Tanzanie et de l’Ouganda qui ont rendu officielle la pratique du swahili. Mais à regarder de près, on se rend très vite compte que ces langues nationales viennent en support à la langue léguée par le colonisateur qui demeure par excellence la première langue officielle dans la quasi totalité des pays africains[1]. De plus, il apparait que dans ces pays, il n’existe pas une pléthore de langues  comme c’est le cas au Cameroun. D’ou la difficulté d’y mettre en place une langue nationale sans exacerber la fibre culturelle des uns et des autres, d’autant plus que promouvoir une langue sur les près de 300 existants, c’est programmer la mort des autres qui seront de ce fait délaissées. On me répondra en me disant qu’on pourra promouvoir des langues à l’échelle locale, chaque région utilisant une langue de la contrée, bref une sorte de décentralisation linguistique. Là encore il s’agira de l’apologie d’une sorte de tour de Babel, plus spectaculaire que pratique, l’objectif n’étant pas la création de plusieurs langues mais d’une seule.

L’établissement d’une langue nationale doit à notre avis être la conséquence de la mise sur pieds de l’Etat-nation. Il est plus simple de choisir une langue quand les peuples se savent dépositaires d’une histoire et d’un vécu commun et de ce fait, le choix d’une langue sensée véhiculer les aspirations du peuple se fait de manière naturelle. On pourra rétorquer que c’est une prérogative régalienne de l’Etat d’imposer une langue à ses populations, mais cela ne sera effectif que si les uns et les autres se reconnaissent dans la langue choisie.

Pour finir, nous pensons que le débat sur le choix de langues nationales africaines bien qu’important n’est pas d’actualité pressante. L’effort principal doit d’abord être orienté vers la construction d’une Nation véritable sans lequel l’adoption d’une langue quelle qu’elle soit, donnera le sentiment aux populations de ne pas appartenir à la même entité.


[1] Il s’agit de l’Anglais, de l’Arabe, du Français, de l’Espagnol et du Portugais.

 

Auteur:

Félix Armand Kamdem

Doctorand au Département de Science Politique

Université de Marburg (Allemagne)


Source de la carte du Cameroun: http://www.lonelyplanet.com/maps/africa/cameroon/

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