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Nr. 00232- Oct. 2nd, 2018 – Weekly Newspaper devoted to Science & Technology in Africa ** Pour la promotion de l'esprit scientifique en Afrique

Élection présidentielle au Cameroun en octobre 2018 : Une coalition de l’opposition est-t-elle nécessaire?

Bon nombre d’acteurs politiques et d’analystes reprochent à l’opposition camerounaise son incapacité à s’unir et à désigner un seul candidat pour la présidentielle d’octobre 2018. Pourtant, même en cas d’union de l’opposition, sans cadre légal efficient, la victoire n’est aucunement assurée.

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En 2009 suite à l’élection présidentielles au Gabon, j’avais publie ici une réflexion qui prônait comme leçon à tirer de l’échec de l’opposition gabonaise, la nécessité absolue pour les partis de l’opposition à s’unir pour battre les régimes atrophiés en place. Aujourd’hui presque 10 ans après, la même question sur cette opposition que l’on peut parfois qualifier de panier de crabes, bat son plein. Tout comme en 2009 je pense qu’un rapprochement entre les principales forces de l’opposition serait une très bonne chose, un atout considérable pour vaincre le régime de Yaoundé. Cela étant une fixation sur ce rapprochement comme cela semble être le cas actuellement serait erronée. Le débat a atteint un niveau où certains discréditent l’opposition du fait de son incapacité à trouver une plate forme  commune de coopération. Cette approche est fatale car elle est réductionniste, relève quelques fois de la distraction et minimise la capacité du pouvoir en place à saper les efforts de rapprochement des forces sérieuses de l’opposition camerounaise. Avant d’argumenter mes propos, je vais faire une parenthèse sur le rôle de l’élection dans ce qu’on appelle le système démocratique.

Un modèle théorique

La démocratie telle que théorisée en sciences politiques et propagée par les « grandes démocraties » et définie comme « le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple », est un idéal, un modèle théorique de représentation des citoyens et de la participation politique. Dans ce sens, les élections représentent certes un moment central de l’expression de la souveraineté populaire, mais le suffrage n’est généralement que l’expression d’une pseudo liberté. En réalité, la majorité qui gagne l’élection est le résultat ou la conséquence des rapports de force à un moment donné. Au-delà du gouvernement en place et de l’opposition, les forces autres forces en présence sont la justice, les médias, les lobbys, le capital, l’armée et les ingérences ou influences de l’extérieur. Le rôle des élections est en fin de compte celui de légitimer le groupe politique qui domine le rapport de force. Le vainqueur des élections est le groupe politique qui aura réussi le mieux à influencer l’opinion publique et par conséquent l’électorat. Certains diraient que celui qui gagne les élections en démocratie est celui qui a pu convaincre l’électorat. Je préfère utiliser le terme « influencer » à la place de « convaincre », car convaincre a quelque chose de normatif. Pourtant le rapport de force n’est pas toujours de bonne guerre. Il n’est pas toujours basé sur l’argumentation. La manipulation, la violence ou le mensonge sont parfois à l’ordre du jour. Un parti politique peut avoir le meilleur projet de société pour le peuple, mais l’électorat vote contre parce que le résultat des rapports de force n’est pas favorable audit parti.

Bourrage des urnes

Alors que dans les États considérés comme étant les « grandes démocraties » le rapport de force est relativement transparent simplement parce qu’il a lieu dans le cadre formel structuré par des lois, bien que les mensonges et manipulations soient aussi à l’ordre du jour. Dans les pays dits autoritaires par contre, le rapport de force s’opère très souvent dans un cadre illégal. Le bourrage des urnes, l’intimidation, l’interdiction des meetings politiques, l’incarcération des opposants, l’infiltration de l’opposition sont entre autre les techniques quotidiennes d’influence des résultats des élections. Nous constatons donc que même si l’opposition réussissait à trouver une plate forme pour ensemble affronter le régime, ce régime dispose de plusieurs autres moyens pour rendre ses efforts vains. Plus important que la coalition de l’opposition serait d’exiger que les rapports de force s’effectuent dans un cadre légal en attendant de trouver une autre forme de gouvernance qui a véritablement le peuple comme finalité et non les intérêts de quelques groupes. Autrement dit, même le modèle de gouvernance des grandes démocraties ne serait pas capable d’améliorer les conditions de vie de nos populations d’autant plus qu’il a montré ses limites. Raison pour laquelle certains parlent depuis un certain temps de post-démocratie. Le système démocratique étasunien en est le meilleur exemple.

ELECAM

En attendant donc cette autre forme de gouvernance africaine, l’opposition camerounaise serait capable (même divisée) de battre le régime en place aux urnes. Mais à condition que le rapport de force ait lieu dans un cadre légal. Rapport de force légal sous-entend dans le contexte camerounais une ELECAM vraiment indépendante, des élections transparentes, une opposition capable de jouir de ses libertés et une justice capable de trancher les contentieux électoraux librement. Pour le moment le cadre légale de rapport de force n’est pas donné au Cameroun. À côté des projets de société des diverses formations politiques, le débat pré-électoral devrait sur la création d’un cadre légal pour la course au pouvoir. Malheureusement, on débat sur l’opposition divisée qui n’aurait pas de projets alternatifs. L’opposition camerounaise est ainsi devenue l’objet même du débat pré-électoral. Ce qui n’est évidement rien d’autre que le fruit d’une tentative de diversion sur les vrais enjeux de l’élection. Même des voix au sein  ou proches du parti au pouvoir  formulent des souhaits de voir l’opposition s’unir pour la prochaine élection.  Ce qui est à tout le moins suspect. L’un des grands problèmes de l’opposition camerounaise est le fait qu’il ne soit pas toujours facile de savoir quel parti est véritablement de l’opposition et lequel un cheval de Troie du gouvernement.. Cet état des faits crée un climat de suspicion dans l’opposition. Dans ce contexte une coalition n’est pas évidente et peut-être même pas souhaitable. Au demeurant, l’opposition camerounaise a à tort mauvaise presse. Depuis 90, elle n’a jamais eu la chance de lutter dans un cadre légal. Les élections de 1992 en sont la preuve. Le nombre de partis politiques est certes vertigineux, mais il y en a trois ou quatre qui ont pu, dans un contexte extrêmement hostile, s’établir. Ils disposent des projets de société bien élaborés dont on en parle malheureusement très peu. Et l’opposition y est pour quelque chose. On observe par exemple qu’au moment où les mouvements de l’opposition doivent parler de leurs projets aux camerounais et camerounaises, ils consacrent plus de temps et de l’énergie à la recherche des coalitions. Ce qui est stratégiquement légitime. Mais s’il n’y a pas qu’un seul parti qui s’oppose au régime de Yaoundé, mais plusieurs c’est parce qu’il existe plusieurs Idéologies, plusieurs approches et chez beaucoup une certaine envie presque folle du pouvoir.

Une coalition de l’opposition ne doit pas avoir pour seul objectif le changement du régime en place. Il faut absolument qu’il y ait au-delà de la volonté commune de changer de régime, une certaine compatibilité des projets de société respectifs ainsi qu’une volonté politique manifeste de changer les conditions de vie de la population. Sinon une fois au pouvoir, le pays ne connaîtra pas le changement espéré. Soit par manque de volonté politique soit pour des raisons idéologiques. Le manque de changement politique peut donc être dû fait de la lutte du pouvoir entre les membres de la coalition. Le pouvoir étant ainsi considéré comme un butin ou un gâteau qu’il faut partager. Et c’est le peuple qui est en reste. L’exemple le plus récent est celui de la Côte-Ivoire. Une fois arrivés au pouvoir, les acteurs de la coalition ont commencé les guerres de positionnement à la fin du mandat. La conséquence est l’éclatement que l’on observe aujourd’hui. Le débat sur les intérêts et les projets de société des uns et des autres ne doit pas seulement être mené dans les antichambres des hôtels. Il doit aussi avoir lieu sur la place publique. Les électeurs et électrices doivent savoir ce qu’ils ou elles gagneraient d’une coalition au-delà du changement du régime.

En somme, une coalition au sein de l’opposition serait une bonne chose pour le Cameroun. Seulement, il y a au moins deux préalables. D’un côté, les membres de ladite coalition doivent, au-delà du désir de changer le régime de Yaoundé, avoir la grandeur de reléguer leurs ardeurs pour le pouvoir au second plan. En plus ils doivent sur le plan idéologique et au regard de leurs projets de société respectifs être capables de travailler ensemble dans l’intérêt du peuple Camerounais. De l’autre côté, les règles du jeu électoral doivent être respectées par le régime en place. Ce régime ne le permettra pas de son propre gré. Il faut de la pression. Il faut des juges courageux. Sinon même une coalition de tous les partis de l’opposition ne servira à rien. Pour connaître quel est la véritable force de l’opposition, il faut que le rapport de force s’opère dans un cadre légal et équitable. Sinon on ne saura jamais quelle influence l’opposition a sur la population camerounaise. On ne ferra que spéculer ce qui arrangerait le régime de Paul Biya sans pourtant donner une réelle possibilité à une éventuelle alternance. La décision d’ELECAM de retirer les bureaux de vote des casernes et des chefferies traditionnelles donne de l’espoir.

Tangang Meli Loumgam
Politologue

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