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Nr. 00220- 12 oct., 2017 – Weekly Newspaper devoted to Science & T Pour la promotion de l'esprit scientifique en Afrique

Le peuple camerounais face à Boko Haram: Cultiver la victimisation ou s’affirmer en tant qu’acteur ?

Drapeau du CamerounOn parle beaucoup de la prolifération des religions au Cameroun. On parle sans cesse de la corruption. On accuse le régime politique laxiste qui ne s’intéresse au fond qu’à sa propre survie au pouvoir. On pointe du doigt les violations quotidiennes des droits de l’homme. On indexe les forces exogènes avec la France (à raison) en première ligne de mire. Rien de tout cela n’est faux ou exagéré. Mais seulement, quel est notre rôle? Où est l’appropriation? Le trait commun qui nous caractérise au plan national c’est que nous tournons en rond. Nous nous comportons majoritairement comme des spectateurs d’une scène qui n’a rien à voire avec notre propre mode de vie. Nous tournons en rond en attendant ou espérant des changements qui seront engrangés par les autres ou par miracle. On attend tout du sommet, de la grande politique et paradoxalement sans l’exiger.

Le peuple camerounais est divisé en deux. On a d’un côté ceux qui dédouanent le régime en place en accusant les force exogène donc principalement la France de maintenir le Cameroun à travers les mécanismes néocoloniaux dans le sous-développement. Dans cette perspective, les performances du régime actuel sont même très respectable au regard de ce contexte plus que difficile. De l’autre côté, on a ceux qui tiennent le régime en place de responsables de toutes les misères que connaissent les habitants de l’Afrique en Miniature. Sous cet angle de perception, le citoyen est dédouané de toute responsabilité. Que ces camerounais puissent s’en sortir tant bien que mal face à cette situation serait même impressionnant. Comme propre à tout fait complexe, chaque perspective à quelque chose de véridique, mais jette en même temps l’ombre sur certains aspects du problème. Cette occultation porte le risque de la victimisation des uns et des autres. Il y a aussi dans cette attitude un risque de la fuite des responsabilités.

En clair pourtant, on a à faire à un cas de responsabilités partagées. Et c’est celle des citoyens qui nous intéresse ici. Dans un sondage d’Afrobarometer de 2014, il en ressort que seulement 64 % des Camerounais estiment que la «démocratie est préférable à toute autre forme de gouvernement » (cité dans BafD/OCDE/PNUD 2015 : 134). Le Cameroun se situe ainsi au-dessous de la moyenne africaine qui est de 71 % et occupe le 24e rang sur les 34 pays ayant participé au sondage. On observe certes au Cameroun un déficit démocratique, c’est-à-dire «une situation où les attentes des citoyens dépassent les réalisations » (ibid. : 135), mais la demande de démocratie est avec quelque 42 % très faible. L’offre quant à elle est médiocre faisant à peine 20 % (ibid.).

Face à cet état des faits, il faut inciter les citoyens à plus d’engagement à deux niveaux. D’un côté le renforcement de la participation politique. Comme par exemple le militantisme politique, la participation aux élections, l’organisation des pétitions ou démonstrations. Cette approche est basée sur l’exigence des comptes et de la demande de transparence à tous les niveaux de la vie politique et quotidienne. Exigence des comptes et de la transparence envers les politiques et les administrateurs.  Le meilleurs exemple en date est la réaction de quelques citoyens face au racket organisé par la commune de Yaoundé IV le 27 octobre dernier. Alors que tous les autres commerçants s’étaient laissés soumettre à ce racket, quelques uns ont posé des questions pertinentes et exigé la transparence et ont enfin eu gain de cause grâce à la résistance à travers les médias et autres institutions. Mettre à nu ou dénoncer les mécanismes d’assujettissement du peuple, que ce soit par les forces exogènes ou gouvernementales est noble. Mais l’objectif principal doit être de renforcer la notion de citoyenneté, de renverser la donne actuelle. Les forces impérialistes et les régimes autoritaires doivent se résoudre à une évidence : Quelque soit celui qui est au pouvoir, le peuple exigera le un maximum de compte. Une chose qu’il faut savoir c’est que les forces impérialistes ne lâcheront pas du lest. Elles travaillent avec les régimes autoritaires le matin et les laissent tomber comme une pomme pourrie le soir, mais tout en s’assurant que le nouveau régime préserve leurs intérêts. Le cas du Burkina-Faso peut servir d’exemple. Nous devons changer de perspective et miser sur le peuple comme acteur. La classe dirigeante et les forces impérialistes doivent tenir en compte dans leurs jeux de pouvoir. La France changerait sans doute sa politique monétaire s’il lui était clair que le peuple n’accepterait plus le franc CFA quelque soit ceux qui sont au pouvoir. Ce n’est pas la France qu’il faut changer, mais c’est le peuple qui doit devenir plus exigeant envers la classe la politique. La France préférerait marcher sur les cadavres pour préserver ses intérêts que de pratiquer une politique inspirée d’une notion de partenariat équilibré.

De l’autre côté, l’engagement citoyen est moins politique, mais ce veut complémentaire. C’est l’approche axées sur l’appropriation, sur la citoyenneté active. Non pas pour exiger quelque chose de la politique, mais pour inciter les citoyens et les citoyennes à bien faire usage des possibilités dont ils disposent pour améliorer leur vie quotidienne. Le politique ne doit et ne peut pas tout faire. Au-delà du contexte difficile, les citoyennes et les citoyens disposent d’une certaine mage de manœuvre considérable qu’ils n’exploitent pas toujours. Ainsi ils ne jouent pas pleinement leur rôle en tant qu’acteurs. Ils se réduisent donc parfois à des sujets dont tout le bien être ne dépendrait que du politique. Il s’ensuit parfois une hypertrophie des demandes politiques. Du point de la démocratie participative, le culte de la victimisation peut aussi profondément saborder le principe de subsidiarité. Car, à trop attendre du haut, du palier supérieur, on finit par perdre le sens de l’entreprise, de l’initiative locale, de l’apprentissage à la participation politique.

Se sentir comme victime est compréhensible, voir même légitime. Cela étant, la victimisation est un couteau à double tranchant. Le culte de la victimisation peut être perçu comme arme stratégique pour se faire entendre et tirer certains bénéfices. Mais il peut aussi servir de distraction pour occulter certains manquements de nos dirigeants. Un bon culte de la victimisation devrait être stratégiquement orienté vers l’extérieur et servir de levier pour faire du chantage à nos bourreaux lors des négociations internationales. Orienté vers l’intérieur, le culte de la victimisation risquerait au contraire de nous mener dans un cul de sac qui nous enfermerait et nous infantiliserait, ce d’autant plus qu’il ferrait de nous des sujets et non acteurs.

Source :

BafD/OCDE/PNUD (2015): Perspectives économiques en Afrique 2015. Développement territorial et      inclusion spatiale, Paris

Tangang Meli Loumgam (2010): Diaspora et gouvernement de Yaoundé: Typologie d’une relation            complexe, in: http://camer.be/index1.php?art=10014&rub=6:1.

Sur l’auteur:
Tangang Meli Loumgam est doctorant en Science Politique à l’Université de Würzburg en Allemagne. Il travaille sur la diaspora africaine en générale et camerounaise en particulier depuis de nombreuses années. Il est l’auteur d’une importante base de données sur les associations camerounaises de la diaspora.

 

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