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Nr. 00210- Feb. 28th, 2017 – Weekly Newspaper devoted to Science & T Pour la promotion de l'esprit scientifique en Afrique

L’Afrique, moteur de la croissance mondiale: Mais à quand le devéloppement?

Le journal français Le point a publié le 10 novembre 2014 un article intitulé «L’Afrique noire, moteur de la croissance mondiale ». Cet article encore disponible sur son site internet est accompagné d’une vidéo présentant le point de vue de trois spécialistes des questions économiques africaines: Bertrand Badré, directeur financier de la Banque Mondiale, Lionel Zinsou, président de PAI Partners et Paul Derreumaux, président d’honneur du groupe Bank of Africa. Cette publication a été soumise à notre attention vendredi 23 janvier 2015 par un membre du forum de notre organisation African Development Initiative, ceci dans le cadre du débat actuellement en cours sur l’avenir de l’Afrique. Toutefois, elle n’aurait suscité de notre part aucune réaction, si elle ne contenait l’extrait suivant :

«L’Afrique s’engage dans la voie d’un développement structurel qui s’appuie sur une population jeune, une urbanisation exponentielle et un afflux de capitaux ».

Cette affirmation est d’ailleurs partagée par les trois experts. Selon eux, l’avenir du monde se jouera résolument du côté de l’Afrique qui, en plus de sa population jeune, se met progressivement au rythme des nouvelles technologies. En claire, l’auteur de l’article tout comme les experts qui interviennent dans la vidéo laissent croire à l’opinion publique internationale que l’Afrique de demain sera une Afrique radieuse, une Afrique flamboyante, une Afrique bénéficiaire des avantages de sa croissance économique estimée à 5.5% par an en moyenne depuis une décennie.

Malheureusement, l’article du journal Le Point est loin de la réalité. À plus d’un titre, une telle publication est proche d’une production idéologique. En effet, l’auteur de l’article prétend que l’Afrique s’engage dans la voie d’un «développement structurel» qui s’appuie sur une population jeune, une urbanisation exponentielle et un afflux de capitaux. Certes, l’auteur apporte une nuance sur ce potentiel et conditionne les gains futurs de la croissance à la bonne gouvernance, entre autres facteurs. Toutefois, il demeure que les positions défendues ne reflètent pas la réalité des choses.

Commençons par le premier atout indiqué dans l’article, à savoir la population jeune. Quels défis pose-t-elle aux pouvoirs publics africains en termes de formation et de disciplinarisation? Quel avenir pour un continent comme le nôtre lorsque Boko Haram et autres entreprises du genre puisent l’essentiel de leurs ressources humaines dans une jeunesse désœuvrée et bon marché? Et la fraction la plus scolarisée de cette population jeune : où trouve-t-elle refuge de préférence? Dans les grandes métropoles occidentales!

En effet, la fuite des cerveaux est le grand malheur du contient africain. Ce phénomène est en cours depuis des décennies, malgré la croissance économique qui pendant de nombreuses années a quand même été au rendez-vous. Il ne serait pas erroné d’affirmer que la croissance économique des années antérieures a jusqu’ici surtout profité aux grandes multinationales étrangères qui ont fait fortune sur le continent d’une part, et a permis aux entreprises des États de l’OCDE de recruter à prix modique l’essentiel de l’élite intellectuelle africaine par le biais des politiques scélérates d’immigration.

Pour ce qui est l’urbanisation exponentielle actuellement en cours, elle est plutôt porteuse des germes d’instabilités politiques. Si le gouvernement français a de la peine à pacifier les banlieues parisiennes, ce ne sont par les gouvernements de Yaoundé ou de Nairobi qui relèveraient avec plus d’efficacité le défi de la socialisation des jeunes des bidonvilles camerounaises ou kényanes pour ne citer que ces deux exemples-ci. Les récents attentats terroristes en France ont démontré à quel point le gouvernement d’un État aussi puissant (la France) peut être inapte à contrôler le développement du djihadisme dans ses cités urbaines. Au regard de cette réalité, comment peut-on raisonnablement penser que les gouvernements africains réussiront là où les gouvernements français, espagnol, belges, etc. ont échoué? L’état des finances publiques africaines n’autorise aucun optimisme sur ce point. La déliquescence de l’État en Afrique se poursuivra aussi longtemps que les gouvernements ne disposeront d’aucune marge de manœuvre au plan économique. Il est aujourd’hui clairement établi que les politiques d’austérité imposées par les institutions de Bretton Woods et autres bailleurs de fonds ont précipité l’effondrement du tissus social en Afrique. Négativement influencé par les programmes d’ajustement structurel de la Banque Mondiale, l’État social s’est considérablement rétréci en laissant des pans entiers de la population à la merci des seigneurs de la guerre. Les banlieues des cités urbaines d’Afrique sont devenues pour certaines des lieux du grand trafic et de la haute criminalité. Sur ce, il serait illusoire de croire que l’urbanisation rapide du continent peut être un atout lorsque les gouvernements, soumis au diktat des bailleurs de fonds, sont considérablement limités dans leurs capacités de mise sur pied de grands projets socio-économiques.

Pour ce qui du troisième atout identifié par le journal Le Point, à savoir l’attrait de capitaux étrangers, cet argument est faible. Car, le véritable problème du continent africain à l’heure qu’il est n’est pas l’absence ou l’insuffisance de capitaux. En Afrique, par endroit, Il y a plutôt une sur-liquidité des banques. C’est notamment le cas du Cameroun.  Aussi semblerait-il qu’il y ait trop d’argent en dormance dans les banques africaines. Mais de l’argent qui pour mille raisons, ne rentre pas dans le circuit économique local. De ce fait, présenter l’attrait des capitaux étrangers comme un atout pour le futur parait trop peu convainquant. Soit dit en passant que l’Afrique a de tout temps attiré les capitaux étrangers. Bien avant la vague des indépendances africaines au début des  années 1960, la Banque Mondiale et les puissances coloniales avaient déjà lourdement injecté des fonds en Afrique. Les États africains accèdent à l’indépendance étant déjà endettés, une dette qu’ils n’ont pas négocié. À la lecture des 10 premiers rapports annuels de la Banque Mondiale, l’on comprend clairement le statut de l’Afrique au cœur du système monde : simple champ d’approvisionnement en matières premières. Et c’est justement ce statut qui doit changer pour que l’Afrique et les Africains aspirent enfin au bonheur dont ils ont droit.

Sur ce point justement, il est très surprenant de lire dans l’article du journal Le Point que « l’Afrique est également devenue un acteur commercial à part entière et non plus seulement un réservoir de matières premières pour le reste du monde ». Ce qui serait intéressant pour l’auteur d’apporter aux lecteurs comme complément d’information, c’est le pourcentage des produits manufacturés dans les exportations africaines. Une recherche sur ce sujet démontrerait qu’il y a continuité de la logique coloniale. L’Afrique est essentiellement une pourvoyeuse de matières premières.

Or, l’Afrique ne devrait pas être qu’un simple réservoir de ressources naturelles. Elle ne devrait pas être seulement une terre destinée à la culture du caoutchouc, du café ou des noix de palme. Car, elle est aussi l’espace de vie des humains désireux de faire carrière dans le domaine des sciences. C’est aussi le lieu de vie des humains désireux de rayonner dans le domaine des arts. C’est ce statut que les institutions internationales devraient enfin prendre en compte. Car, le développement en tant que changement radical d’une société, va largement au delà des données macroéconomiques et de la notion de croissance. C’est un processus politique qui exige dans un premier temps un réel contrôle des politiques économiques nationales par un pouvoir politique souverain et légitime. Or, à l’état actuel des choses, pour la plupart, les États africains sont sous-tutelle. Ils ne sont ni maîtres de leur politique monétaire, ni maître de leur politique agricole, etc. Au juste, quel développement peut-on envisager lorsque des États dit souverain doivent déposer 66% de leurs avoirs en devises auprès du trésor public d’un autre État?

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L’article du jounal Le Point est disponible à: http://afrique.lepoint.fr/economie/l-afrique-moteur-de-la-croissance-mondiale-10-11-2014-1880091_2258.php ,28 jan 2015

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