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Nr. 00220- 12 oct., 2017 – Weekly Newspaper devoted to Science & T Pour la promotion de l'esprit scientifique en Afrique

Diaspora camerounaise d’opposition : Acteurs, stratégies et horizons

Drapeau du CamerounComme plusieurs articles et commentaires le montrent, le pan de la diaspora camerounaise à la recherche du changement de régime à Yaoundé a un énorme boulet à traîner : Il ne s’agit pas seulement du manque de soutien mutuel mais aussi de l’auto-flagellation. Évidemment, la question que l’on se pose est de savoir s’il faut encore accorder du sérieux aux opposants. Une chose semble claire, le nombre d’attentistes et de résignés (cf. Tangang Meli L. 2010, http://tangang.blog.de/2010/05/11/diaspora-et-gouvernement-de-yaounde-typologie-d-une-relation-complexe-8562801/) augmente depuis les dernières élections. Quoi qu’il en soit, l’opposition est indispensable. Ce que la diaspora opposante devrait comprendre et intégrer dans ses stratégies, c’est que pour changer les démocraties de façade comme celle du Cameroun, il faut des stratégies complexes qui ont la capacité à mettre dans un tout cohérent des acteurs multiples avec leurs visions respectives et en tenant compte de l’aspect multi-niveaux. La réalité est que même la diaspora camerounaise opposante est hétérogène et chaque groupe engagé suit sa propre logique. Si cette diversité est mieux gérée, elle peut être un atout et non un handicap. Le début de toute opposition sérieuse et conséquente serait de tenir en compte ce fait et de respecter que les différents acteurs aient des approches différentes. La deuxième chose importante est de trouver des formes tacites ou explicites de coopération pour atteindre l’objectif commun qui est de changer le régime de Yaoundé. Troisièmement, la diaspora doit créer des liens forts avec le pays. On a besoin des activistes radicaux, des partis politiques classiques, des groupes de pression et des organisations de la société civile. Il s’agit là des quatre types d’acteurs qu’on peut identifier. Les partis politiques au sens classique du terme ne sont pas les seuls acteurs de l’opposition. Qui sont les autres acteurs ? Quelles logiques et stratégies structurent leurs actions ?                                                      

Les activistes ont une approche radicale qui consiste à exiger le départ pur et simple de M. Paul Biya. Pour eux ce dernier est un dictateur sanguinaire qui devrait être jugé et condamné. Aucune forme de négociation n’est envisageable à leurs yeux. La stratégie de certains est basée sur la nuisance et a pour objectif de rendre la vie dure au président Paul Biya particulièrement pendant ses multiples visites en occident. Sans ces activistes, certains changements n’auraient sans doute pas encore eu lieu. On peut penser au droit de vote partiel de la diaspora et certaines initiatives visant à intégrer la diaspora. À travers ces actions, le régime veut montrer d’une part qu’il n’a pas peur de sa diaspora et que d’autre part, qu’il n’est pas autiste, contrairement à la propagande desdits activistes. Ainsi, indirectement, les activistes peuvent influencer le gouvernement. Le terme activiste tel que utilisé ici est neutre et étroit. Étroit parce qu’en fait, on peut qualifier toutes les personnes engagées d’activistes.

Les groupes de pression peuvent être des collectifs, conseils, personnalités qui sont généralement crées ou activés ponctuellement, mais peuvent aussi être actifs sur une longue durée. Leur stratégie principale consiste à faire le lobbying auprès des chancelleries et parlements occidentaux pour que ces derniers mettent la pression sur le M. Paul Biya. Les exigences vont de la demande de la libération des prisonniers politiques jusqu’à la demande de la mise en place d’un gouvernement de transition en passant par les questions comme celle de la double nationalité et des investissements au Cameroun. L’impact de l’activité des groupes de pression est difficilement estimable. Mais, il semble que les destinataires occidentaux de leurs actions les prennent plus au sérieux que les activistes.

Les partis politiques classiques quant à eux ont trois formes. D’abord les partis politiques issus de la diaspora qui n’ont généralement aucune base sérieuse au Cameroun et parfois ils n’y sont même pas reconnus. Ensuite, les partis politiques né au Cameroun, mais dont les leaders sont exilés. Et enfin, les cellules des partis politiques de l’opposition actifs au Cameroun. Les partis politiques classiques ne se font vraiment ressentir que dans le cadre des actions des collectifs ou conseils. Donc, ils font aussi un travail de pression. Cependant, le travail de proposition de projets politiques alternatifs est quasi inexistant et celui relatif à la mobilisation des électeurs est aussi nul. Cela s’expliquait par le fait que les membres de la diaspora ne pouvaient pas participer aux processus électoraux. Cet argument ne fonctionne plus d’autant que lors des récentes élections présidentielles, il n’y a pas eu de mobilisation pourtant les membres de la diaspora pouvaient y participer. Même si l’on boycotte les élections, il faut tout de même mobiliser son électorat. L’objectif des partis politiques est nébuleux. On ne peut que croire qu’il s’agit de la recherche classique du pouvoir.

Les organisations de la société civile (OSC) dont il est question ici ne sont pas les associations classiques de la diaspora, mais des structures qui s’occupent généralement des questions de droits de l’homme. Leur engagement se situe entre la politique et le social. Ce sont là des organisations qui font un travail continu et non ponctuel ou spontané. Leur stratégie n’est pas axée sur la demande d’un grand changement, même s’il le souhaite, mais davantage sur des exigences précises dans le but de contribuer à l’amélioration des conditions de vie. Les organisations de la société civile s’engagent pour les thèmes ou personnes précis en faisant à travers le plaidoyer et la sensibilisation pour une cause précise. Leur objectif s’étend en priorité sur le court terme. Elles s’engagent également dans le cadre des actions des collectifs ou conseils. 

 

Acteurs Logique/Objectif Stratégies Horizon  temporel Horizon spatial
Activistes Changement radical Nuisance Court Diaspora
Groupes de pression Transition politique Pression lobbying Moyen Diaspora
Partis politiques Prise du pouvoir Élection lobbying court-moyen Diaspora-Cameroun
OSC Amélioration des conditions de vie Plaidoyer Court Diaspora-Cameroun

Au-delà de cette catégorisation, il y a aussi des facteurs individuels et générationnels qui influencent l’engagement, le positionnement et le contexte d’immigration des acteurs de la diaspora opposante. Plus le facteur individuel est important, plus l’engagement est décisif et radical. Alors que les facteurs individuels résultent des expériences personnelles avec les régimes de Yaoundé, les facteurs générationnels quant à eux émanent des événements marquants de la vie politique du pays. Ainsi on peut faire la différence entre les acteurs de la première génération, c’est-à-dire sous le premier président du Cameroun ; les acteurs de la seconde génération, donc des années 80 ; ensuite ceux de la génération des années 90 avec le vent de démocratisation et enfin  la dernière génération qui commence avec le 21e siècle. Les facteurs générationnels et individuels peuvent coïncider et dans ce cas l’engagement est aussi très décisif. Ce qui implique en revanche que l’engagement d’opposant diminue considérablement lorsqu’il manque un facteur individuel et un événement politique majeur. Les acteurs de la dernière génération par exemple s’engagent plus dans le cadre des organisations de la société civile, bien que les événements des «émeutes de la faim » de 2008 aient un peu boosté l’engagement opposant classique.

Gouvernance multi-niveaux

L’action de la diaspora ne peut vraiment être effective ou avoir un impact significatif que si elle trouve une certaine résonance au Cameroun. Le Cameroun doit être le début et la fin de tout engagement politique. En d’autres termes, les organisations de diaspora doivent tisser les liens entre elles, mais un autre grand chantier est celui de la rétroaction avec le Cameroun. Il manque un relaie des activités des membres de la diaspora opposante. Le relaie doit avoir lieu au niveau local, régional et national. Après le passage du chef de l’État, la dynamique qui a été créée va encore s’estomper.

Le silence comme forme de coopération

La situation optimale serait naturellement qu’il y ait une coopération effective fusse-t-elle multilatérale ou au moins bilatérale entre les différents groupes d’acteurs. Mais le changement peut aussi être le fruit d’un certain hasard organisé. Ceci n’est possible que lorsque les acteurs évitent de se combattre entre eux. Autrement dit, si les acteurs, au lieu de critiquer ou de tirer à boulets rouges  sur les autres, gardent le silence. La coopération aurait donc une forme tacite dans la mesure où on laisse les autres mener leurs actions et on se concentre sur les siennes.

Ce qu’il faut comprendre c’est qu’être contre M. Paul Biya et son régime est certes un élément mobilisateur fort, mais il faut reconnaître qu’après cela, il faut avoir quelque chose à proposer au peuple camerounais et que les propositions peuvent être divergentes. Le débat devrait donc consister à convaincre le peuple et l’opinion du bon sens de son projet et non principalement du mauvais sens de celui des autres. La réalisation d’un projet de société ne commence pas avec la prise de pouvoir. Elle se fait à petit pas à travers par exemple l’éducation des masses et certaines solutions concrètes aux problèmes quotidiens. Ceux et celles qui tiennent de beaux discours, se limitent aux campagnes électorales et ensuite se croisent les bras pour attendre le changement du régime n’ont rien compris.

Le problème est aussi souvent celui de la concurrence autour de la notion de « vrai opposant ». On ne peut pas ignorer qu’il y a des mouvements politiques  dits de l’opposition, mais qui ont été en réalité créées pour distraire et amadouer l’opinion. Cet état des choses explique en partie le climat de suspicion qui peut parfois régner entre les différents mouvements politiques d’opposition. Ce problème est tellement omniprésent qu’il gangrène même les mouvements politiques de l’intérieur. C’est ce que l’on peut appeler le syndrome de l’infiltration. Donc la suspicion ne concerne pas uniquement les autres mouvements, mais aussi les membres d’un même parti de l’opposition. On a vu de grandes initiatives de rassemblement de la diaspora opposante s’affaiblir très rapidement à cause de ce fait. Il y a manifestement un manque de confiance notoire et étant donné que la confiance est l’une des monnaies les plus importantes, il faut la construire. Pour cela, il faut du temps, de la transparence et de meilleurs mécanismes de gestions des conflits internes.

Ce que les acteurs de la diaspora doivent comprendre, c’est que toutes ces stratégies et logiques sont certes différentes, cependant, elles ne doivent pas être considérées comme concurrentes, mais plutôt comme complémentaires d’autant plus elles s’entremêlent parfois. Il faut composer avec, étant donné qu’elles ne disparaîtront pas. Elles existeront toujours. La véritable raison de l’engagement en rangs dispersés des acteurs de la diaspora opposante trouve sa justification d’une part dans la gloriole et de l’autre dans l’opportunisme de certains acteurs. Aucune de ces stratégies à elle seule ne peut véritablement mettre à mal le régime de M. Paul Biya, mais ensemble il peut être inquiété et prendre des décisions dans le sens de la bonne gouvernance.

Tangang Meli Loumgam
Doctorant
Département de Science Politique
Université de Würzburg
Allemagne 

Octobre 2014

 

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